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Mickaël Bergeron
La Tribune
Mickaël Bergeron

L’embourgeoisement de la rue Alexandre

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CHRONIQUE / La gentrification est un mécanisme à la fois simple et complexe. Simple parce que les scénarios qui mènent à l’embourgeoisement se ressemblent d’une ville à l’autre, d’un pays à l’autre; compliquée parce que ses racines sont profondes et s’inscrivent dans notre structure économique et politique. Les bonnes intentions ne suffisent pas à la prévenir.

Il est tout à fait normal qu’un regroupement citoyen s’inquiète de la future gentrification de la rue Alexandre, même si les investissements sont encore timides ou sous la forme d’idées. La première étape de l’embourgeoisement est souvent l’intérêt des promoteurs immobiliers envers un quartier. Ou presque.

Le scénario classique est un ancien quartier ouvrier ou industriel qui a été abandonné au profit de nouveaux développements urbains. Dans ce mouvement, c’est donc une population moins fortunée qui se met à occuper les logements de ce quartier. Ces gens animent le secteur, s’organisent pour y attirer des activités, des services communautaires, des boutiques très DIY ou avant-gardistes. 

Ces activités finissent par attirer l’attention, certaines boutiques ou restaurants y voient un potentiel oublié ou un futur potentiel et s’y établissent, parfois aux côtés de quelques entreprises qui ont survécu aux changements sociaux. Ceci finit par attirer l’attention des promoteurs immobiliers, certains plus visionnaires que d’autres.

En investissant dans le quartier, même avec les plus nobles intentions, les simples investissements participent à la montée des prix moyens des immeubles et donc des loyers – logements ou commerces. La population défavorisée qui animait le quartier, n’ayant plus les moyens, quitte alors le secteur, remplacée par une population plus fortunée qui attirera d’autres types de commerces de proximité, ce qui alimentera encore plus les spéculations immobilières, etc. 

Ce scénario, on l’a vu pour le Plateau ou le Mile-End à Montréal, que les artistes ont fait revivre. Le quartier Limoilou à Québec, que les organismes communautaires et les familles ont revalorisé. On pourrait parler de SoHo à New York, le Marais à Paris, etc.

Même si le promoteur Philippe Dusseault trouve que les inquiétudes de l’Association contre la gentrification de Sherbrooke arrivent trop tôt dans le processus, en fait, la meilleure façon de limiter l’embourgeoisement est justement de réfléchir, avant les investissements, sur comment créer des projets qui permettront la mixité sociale et de tempérer les spéculations immobilières. 

Si on attend que les investissements se fassent sur la rue Alexandre pour agir, il sera trop tard. Le processus de la gentrification sera déjà commencé.

Briser le cycle

En fait, la gentrification est un triste cycle « normal » des quartiers urbains. Je dis normal, parce que c’est une conséquence concrète des spéculations immobilières et de nos politiques d’habitation. On pourrait, avec une volonté politique, freiner cette danse cruelle, ce jeu qui ne profite qu’à quelques personnes. Parce que ce n’est pas normal que des gens n’aient plus, du jour au lendemain, les moyens d’habiter dans leur quartier.

J’ai des amis et amies qui, par exemple, ont grandi dans le quartier Limoilou à Québec, préembourgeoisement. Ces personnes n’ont plus les moyens, aujourd’hui, d’habiter le quartier de leur enfance, devant aller dans le quartier voisin. 

Habituellement, quand un quartier s’embourgeoise, un autre se dévalorise et les populations défavorisées se déplacent au gré des dévalorisations. Certains quartiers demeurent toujours défavorisés, leur conception semble avoir été créée pour ne jamais donner envie d’y vivre volontairement.

Une personne qui a les moyens choisira rarement de s’installer à côté d’un incinérateur ou d’une usine de pâtes et papiers ou d’une autoroute urbaine. Et si elle y va, ce sera au moins son choix, comme elle pourrait choisir d’aller plutôt dans un quartier résidentiel, ou en centre-ville, ou sur le bord d’un lac, ou à la montagne, etc. 

À l’inverse, une personne qui n’a pas les moyens va où elle peut, pas où elle veut. Cette possibilité est rarement dans un petit paradis. 

Pourtant, s’il y avait un réel souci de mixité sociale, par les gouvernements et les municipalités, on pourrait freiner non seulement les gentrifications, mais aussi les dévalorisations des quartiers. Et arrêter de condamner les moins fortunés à vivre dans des quartiers déprimants.

Évidemment, personne n’est contre l’idée de rénover des logements devenus insalubres ni de revaloriser un quartier qui manque d’amour. Sauf que cet exercice finit, bien souvent, par chasser les personnes qui y résidaient pendant la dévalorisation.

Le problème n’est pas tant qu’une personne plus fortunée redécouvre l’attrait du centre-ville et de la rue Alexandre, le problème est que cet intérêt chasse les moins fortunés qui ont animé ce quartier délaissé. Le problème c’est que les municipalités se frottent les mains devant les boums immobiliers, excitées par les nouveaux revenus.

Lorsqu’un nouveau quartier à la mode apparait et que les gens plus fortunés y déménagent, l’ancien quartier cool se vide et ses commerces ferment. Il faut alors quelques années, parfois quelques décennies, avant que ce quartier ne soit revalorisé par, encore une fois, les moins fortunés.

Garantir une mixité sociale dans un quartier permet donc de ne pas chasser toutes les personnes au gré des bulles immobilières et des dévalorisations, d’assurer une animation du quartier, une clientèle pour les commerces de proximité, même en dehors des modes. Ça crée peut-être moins de richesse spontanée, mais ça évite à un quartier de tomber dans l’oubli et donc de sortir des millions pour le relancer. 

Est-il trop tôt pour craindre la gentrification de la rue Alexandre? Non. Il faut y songer avant les investissements. C’est le bon moment pour la municipalité, en collaboration avec les promoteurs et les gens de la communauté, de proposer une planification intelligente et durable du quartier. 

Elle est là, la grande morale de la gentrification. Les promoteurs immobiliers achètent peut-être des immeubles, mais leur valeur repose sur la vie du quartier, enracinée dans chaque personne qui habite ces rues. Les écouter m’apparait comme une bonne idée.