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Mickaël Bergeron
La Tribune
Mickaël Bergeron

Grève sur fond de pandémie

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CHRONIQUE / Évidemment que les syndicats savent que les parents ont trouvé l’année difficile avec tous les changements dans les mesures sanitaires. Plusieurs professeurs et professeures sont aussi des parents, déjà, mais les profs étaient aussi en première ligne, dans les tranchées, à gérer ces changements, à essayer de diminuer les impacts et à refaire plusieurs fois leur plan de cours. S’il y a bien du monde au courant des défis de la dernière année en éducation, c’est bien les profs.

Malgré tout, au risque d’ajouter un compromis dans la pandémie qui en demande beaucoup, au risque de peut-être perdre des appuis dans la population, les corps enseignants, comme le personnel de soutien d’ailleurs, ont pris la décision de tenir des périodes de grève. Ça en dit long sur leur exaspération.

On voit d’ailleurs dans le découpage de cette grève à quel point les syndicats et leurs membres ont conscience du contexte. La grève a lieu de minuit à 9h30. Non seulement elle n’est pas illimitée, elle est stratégiquement placée en très grande partie en dehors des heures de travail habituelles. On a vu des grèves plus dérangeantes. Assez pour brasser le quotidien, certes, mais rien pour réellement nuire à l’éducation des élèves ou chambouler la société. On n’est pas si loin d’une grève symbolique.

Je ne veux pas minimiser le casse-tête pour certains parents, surtout que certains centres de services scolaires ont décidé d’annuler plusieurs services toute la journée au lieu de trouver un accommodement pour l’heure de grève en début de journée, mais il ne faut pas non plus oublier le contexte dans lequel se retrouvent les syndicats et le personnel enseignant.

Négocier avec une pandémie

Les syndicats auraient compris et accepté que le gouvernement retarde les négociations, attendre que la pandémie soit passée. Mais non, le gouvernement Legault a maintenu les négociations et celles-ci sont dans une impasse. Que doit faire le syndicat, dans cette situation? Ne pas négocier? Ne pas utiliser de moyens de pression étant donné le contexte et tout accepter?

Le gouvernement espérait-il que le contexte d’urgence freine les syndicats à utiliser leurs leviers de négociation? La question se pose, surtout que le gouvernement utilise la pandémie comme argument pour refuser certaines demandes syndicales.

Avec la pandémie, le budget du Québec est passé d’un généreux surplus à un sérieux déficit. Le gouvernement utilise ce déficit pour évoquer une incapacité financière de répondre aux demandes des enseignantes et enseignants. Sauf que même avant la pandémie, le gouvernement avait déjà annoncé que les surplus ne pouvaient pas être utilisés pour améliorer les conditions de travail en éducation. La vision n’a pas changé, mais les arguments oui. C’est bien commode d’utiliser une dépense importante, mais qui ne sera pas récurrente, pour refuser les demandes.

Les profs viennent de passer une année d’enfer, où les compressions des dernières années se sont encore plus fait sentir avec le manque de personnel, les tâches qui ont débordé de partout, à se démener pour que la pandémie ait le moins d’impact possible sur l’éducation malgré l’absence de soutien du gouvernement. La tournure des négociations doit sûrement en insulter plusieurs.

L’épuisement des profs

La page Facebook C’est gênant, M. Roberge a plus de 7600 personnes abonnées. Cette page partage des témoignages d’enseignantes et enseignants anonymes sur leur réalité comme prof. Selon cette page, ces situations devraient gêner le ministre de l’Éducation, Jean-François Roberge. C’est vrai que ce n’est pas glorieux.

Tantôt on parle de « réparation » avec du duct tape, de chaudière mise pour un toit qui coule, des horaires compliqués, de la précarité en début de carrière – début qui s’étire longtemps, du manque de personnel spécialisé dans les écoles, et plus encore.

Un exemple, publié le 2 avril dernier : « Quand on annonce la fermeture de ton centre de service 15 minutes avant le congé de Pâques et qu’on demande que ta planification en ligne soit prête pour le retour… » Un autre exemple, publié la même journée : « Quand tu as besoin d’une journée de congé, mais que c’est plus facile de travailler malade que de préparer son absence… »

Dans un article publié à Ricochet, on peut lire que la page Facebook reçoit une quarantaine de messages tous les jours. Ce n’est pas vraiment le signe d’un environnement sain. Comment peut-on prétendre que ça va bien?

Selon une étude de l’ÉNAP, 60 % des enseignants et enseignantes souffriraient de symptômes d’épuisement professionnel au moins une fois par mois. La Fédération des commissions scolaires du Québec estimait d’ailleurs en 2011 que la moitié des congés de maladie du personnel enseignant étaient dus à des problèmes d’épuisement, d’anxiété ou de dépression.

Dans son livre Faire école, l’autrice et enseignante Capucine Esther Beauchemin écrivait sur les heures supplémentaires (non rémunérées) : « Un des moyens de pression employés pendant les dernières négociations salariales de 2015 était de se limiter au temps de travail reconnu. Ça paralysait le système. Dans certaines écoles, les enseignant∙es avaient pas le temps d’organiser la fête d’Halloween. Quand ça a été rapporté dans les médias, les politcien∙nes s’en désolaient. »

Je pourrais continuer longtemps avec des exemples. Je ne sais pas à combien de chroniques Si l’école était importante Patrick Lagacé est rendu, mais tout ça, ça témoigne à quel point les profs en arrachent.

Plusieurs jeunes ne restent pas dans le métier, les conditions de travail – salaire, charge de travail et environnement de travail – leur font trop peur. La pénurie de personnel est un sérieux problème, depuis longtemps.

C’est pour ça que ces gens s’obstinent en négociation. Bien sûr que ça touche leur propre confort, ou inconfort, mais ça ne prend pas une équation compliquée pour comprendre que si le personnel ne va pas bien, alors le système d’éducation ne va pas bien. La qualité de l’éducation est dépendante de la bonne santé du personnel. À quoi peut-on s’attendre comme cours si une enseignante est épuisée? 

J’ai plusieurs professeur et professeure dans mon entourage, parfois au primaire, parfois au secondaire, parfois postsecondaire. Il y en a qui ont fait un burn-out, d’autres non, mais personne ne m’a jamais dit que leurs collègues chialaient pour rien. Tout le monde est conscient du problème. 

Sauf les Centres de services scolaires, sauf le ministre de l’Éducation, sauf le gouvernement. 

Aujourd’hui, on va sûrement en entendre accuser les syndicats d’être irresponsables – c’est ce que les directions ont tenté de faire en contestant la grève en cour. La honte ne devrait pas être sur ces profs qui se démènent pour les élèves. François Legault a répété je ne sais combien de fois que l’éducation était sa grande priorité. Ça serait le temps de le montrer.