Ce contenu vous est offert gratuitement, il ne vous reste plus de contenu à consulter.
Créez votre compte pour consulter 3 contenus gratuits supplémentaires par jour.
Mickaël Bergeron
La Tribune
Mickaël Bergeron
Le premier ministre François Legault invite la population à travailler fort pour devenir millionnaire comme lui.
Le premier ministre François Legault invite la population à travailler fort pour devenir millionnaire comme lui.

Être millionnaire à 40 ans

Article réservé aux abonnés
CHRONIQUE / Ah! Ce rêve d’être millionnaire à 40 ans! De ne plus travailler et « avoir la liberté de faire ce qu’on veut », comme l’a écrit François Legault dimanche, rappelant que lui a réussi ce rêve. D’une certaine manière, il invite les gens à l’imiter, mais est-ce vraiment possible?

Le premier ministre du Québec a écrit ça dans un statut où il parlait du livre Liberté 45 de Pierre-Yves McSween. « L’auteur propose un mode de vie : Travailler fort quand on est jeune, devenir indépendant financièrement à 45 ans et ensuite avoir la liberté de faire ce qu’on veut. Sa recette : travailler fort, épargner tôt et investir », partageait M. Legault.

La recette est-elle aussi facile que ça? Travailler fort? 

Pourquoi alors les infirmières ne sont pas devenues millionnaires pendant cette pandémie? Elles se sont littéralement tuées à l’ouvrage! Ou les préposées aux bénéficiaires? Ou le personnel enseignant? Ou les commis d’épicerie? Ces personnes ont dû oublier d’épargner!

Peut-être qu’elles n’avaient pas le temps d’épargner non plus, après tout, le gouvernement a limité le nombre de vacances du personnel en santé et imposé plusieurs chiffres doubles. Difficile épargner et investir pendant une pause café. 

Je niaise évidemment, on sait bien qu’elles ne sont pas millionnaires parce que leur salaire ne permet pas de devenir millionnaire, même si elles travaillent fort. 

C’est insultant cette espèce de banane que les plus riches font miroiter. Comme si tout le monde s’enrichissait vraiment selon l’intensité de leur travail. La réalité, c’est que plus tu es riche, plus tu t’enrichis, parce que tu fais de l’argent même quand tu ne travailles pas. La réalité, c’est que depuis les années 1980, l’écart entre les salaires des patrons et des travailleurs et travailleuses s’est profondément creusé.

Selon Oxfam France, en 2009, les PDG gagnaient environ 97 fois le salaire moyen de leur entreprise. En 2016, c’était 119 fois le salaire moyen et 257 fois le salaire le plus bas. Concrètement, si le salaire moyen était 30 000 $ par année, son PDG en gagnait 2,9 M$ en 2009 et 3,6 M$ en 2016. 

Le Canada a un portrait similaire. Pendant que la rémunération des travailleurs et travailleuses augmentait d’environ 2,6 % entre 2017 et 2018, celle des PDG a augmenté de 18 %. Selon un article du Journal de Montréal, une haute direction québécoise faisait même 700 fois le salaire de son plus bas salarié. 

Je ne remets pas en question que les PDG doivent travailler fort, mais je n’ai aucun doute que les travailleurs et travailleuses travaillent au moins aussi fort. Elle est où leur richesse, en échange?

La réalité, c’est que le salaire minimum, en ce moment, ne permet pas de vivre dignement, de sortir de la pauvreté. L’équation de « travailler fort, épargner et investir » est une mascarade, elle tient du fantasme, de la fantaisie, du slogan.

Pourtant, notre société repose sur cette idée. Elle martèle : travaille et tu ne seras pas pauvre. Pas étonnant que les gens ont l’impression de se faire passer un sapin. La promesse de base n’est pas respectée.

Le premier ministre a tenté de nuancer un peu ses propos, en terminant son statut : « Il faut bien le dire, ça prend aussi un peu de chance… » La chance de François Legault a été que l’État a aidé, avec quelques millions, son entreprise. Si l’État redistribuait un peu mieux la richesse envers les plus défavorisés, plusieurs personnes auraient aussi « la chance » d’avoir une meilleure vie.

La retraite à 40 ans

Ça me fait toujours sourire entendre ces multimillionnaires vanter le bonheur de faire ce qu’on veut tout en sortant l’anarchie comme épouvantail de fin du monde. Moi je sais que l’anarchie, ce n’est pas « faire ce qu’on veut », mais c’est ça que les multimillionnaires font croire. C’est drôle, c’est comme si faire ce qu’on veut c’était juste pour les riches.

Poussons cette logique-là jusqu’au bout. Admettons qu’une majorité de Québécois et Québécoises réussissent par une étrange magie à réaliser l’équation « travailler fort, épargner, investir » et deviennent millionnaires à 40 ou 45 ans, prennent leur retraite et s’en vont faire ce qu’elles veulent. 

Qui va enseigner dans les écoles? Qui va travailler dans les magasins? Qui va traiter les dossiers au gouvernement? Qui va piloter les avions? Qui va soigner les malades? Il me semble qu’il va manquer du monde. 

Mon scénario ne se peut pas. On le sait qu’il n’y aura jamais une majorité de gens qui seront millionnaires à 40 ou 45 ans. C’est impossible. Mais ces gens-là font croire que oui.

Et si le bonheur passait plutôt par combler ses besoins de base, s’accomplir et être aimé autant qu’on aime? 

La maxime dit que l’argent ne fait pas le bonheur, mais on devine qu’il y a, en réalité, un seuil minimal. Il faut gagner suffisamment d’argent pour combler ses besoins de base comme se loger, se nourrir, se vêtir, mais aussi des loisirs, des vacances, etc. C’est dur le bonheur dans la pauvreté. Mais ça ne veut pas dire que le bonheur augmente chaque fois que le revenu augmente.

Une étude réalisée auprès de 1,7 million de personnes a démontré qu’en haut de 105 000 $ par année, chaque dollar supplémentaire n’a plus d’effet sur la satisfaction personnelle.

C’est même l’effet contraire : au-delà de 105 000 $, le bonheur et le bien-être décroissent tranquillement. Pourquoi? En partie parce que les motivations de faire de l’argent passé ce seuil changent, ce n’est plus pour combler des besoins de base, mais davantage par ambition et ça vient avec une certaine pression, l’ambition.

Autrement dit, on a plus de chances d’être bien avec un revenu de 80 000 $, sans se brûler au travail, avec du temps de qualité en amitié et en famille, qu’un revenu de 500 000 $ avec un horaire surchargé et les responsabilités qui viennent avec. Une fois les besoins de base comblés, ce qui procure du bien-être, c’est du temps de qualité et les liens sociaux. 

Quand je songe à une société riche, je n’imagine pas une société remplie de millionnaires qui font ce qu’ils veulent, j’imagine plutôt une société remplie de gens qui travaillent sans se brûler, dans des milieux qui se donnent les moyens de valoriser son personnel et d’en prendre soin, qui permettent une réelle conciliation travail-famille, mais aussi travail-loisirs, famille-amitiés, et donc des gens qui aiment leur travail – ça évite de vouloir le fuir et de rêver à la retraite –, avec un revenu suffisant pour ne pas avoir de stress financier et ne jamais manquer de rien et pouvoir se payer des vacances, s’épanouir, une société qui a un vrai système de santé universel, des places en garderie pour tout le monde, qui ne tolère pas sept féminicides en quelques semaines, qui ne tolère pas le racisme – individuel ou systémique –, qui ne marginalisent pas les personnes différentes.  

Je n’ai rien contre l’idée que des gens deviennent millionnaires en soi, mais c’est important de comprendre que ce rêve qu’on vend, il n’est possible que pour une minorité de gens et signifie qu’une majorité va en arracher. Ce n’est pas tant les millionnaires qui me dérangent, mais la misère des autres.