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Mickaël Bergeron
La Tribune
Mickaël Bergeron
Six féminicides en autant de semaines au Québec est la triste démonstration d’un problème de société.
Six féminicides en autant de semaines au Québec est la triste démonstration d’un problème de société.

Des mortes sur notre conscience

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CHRONIQUE / Si on ne porte pas attention, on pourrait croire que c’est la même nouvelle qui revient dans l’actualité, le même cas d’un homme qui attaque sa conjointe, mais non, ce sont de nouveaux cas, chaque fois. Six féminicides en autant de semaines, sans parler des tentatives de meurtre. Comment ne pas y voir un problème de société?

Encore un cas, lundi, à Québec. Un homme qui attaque sa partenaire avec une arme blanche. On ne craint pas pour sa vie, mais ça n’enlève pas la violence du geste. C’était Montréal il y a quelques jours, et Sainte-Sophie, Saint-Hyacinthe, Laval, Kuujjuaq.

Ça pourrait aussi être Sherbrooke, Coaticook ou Lac-Mégantic. Le téléphone ne dérougit pas à l’Escale de l’Estrie. La directrice générale, Céline Daunais-Kenyon, confiait à mon collègue que « l’intensité de la violence subie est beaucoup plus importante qu’avant le confinement. »

On n’a pas encore fait le quart de l’année 2021 que nous approchons déjà le bilan de 2020, où il y avait eu huit féminicides au Québec. Je pense qu’il est temps que l’urgence d’agir sorte des centres pour femmes et des regroupements féministes. Il est temps que le premier ministre fasse plus qu’un mot au début d’un point de presse.

Un féminicide, c’est lorsqu’une femme est assassinée parce qu’elle est une femme. On ne parle pas d’une personne qui est au mauvais endroit au mauvais moment. Quand un homme tue sa partenaire, par exemple, c’est un féminicide. Quand un homme fonce dans une foule pour tuer des femmes, c’est un féminicide.

C’est important de nommer les choses. L’expression « drame conjugal », largement utilisée par les médias d’ailleurs, camoufle cette violence. Ce n’est pas juste une chicane de couple. Une chicane ne se termine pas par un meurtre. Peu importe à quel point deux personnes se crient dessus, il n’y a absolument rien qui justifie de planter un couteau dans le corps de l’autre. Rien.

Sur mon fil Facebook et Instagram, les femmes sont à boutte. « Crisse que chu tannée »; « Tout ça me rentre direct dans le corps »; « Je soupire d’épuisement »; « Vous nous trouvez gossantes, imaginez si nous aussi on vous tuait. »

Comme des objets

On a beaucoup parlé de Pepe the Pew ces derniers jours, ce personnage de moufette harcelante de Bugs Bunny. J’ai vu des gars soutenir que ces sketchs animés étaient bien corrects, en fait, parce qu’à la fin, Pepe se ramasse tout seul. J’espère bien! 

Pour une série animée où des personnages se font exploser, se font tirer dessus, reçoivent des pianos sur la tête, Pepe est l’un des moins « punis » pour ses comportements, sauf parfois quelques coups de bâton. Habituellement, il ne fait que se retrouver les mains vides. 

On notera aussi que Pepe agresse la pauvre chatte parce qu’une ligne de peinture la déguise en moufette. La joke n’est pas qu’elle ne veut pas, la joke c’est que ce n’est pas une moufette. Un peu comme lorsqu’un homme drague un autre homme sans savoir que c’est un homme. Cette joke homophobe joue sur la même mécanique de « l’erreur sur la personne ». On pourrait penser que c’est la seule raison pour laquelle la chatte essaie de se sauver, elle n’est pas une moufette. Autrement, pourquoi refuserait-elle ses « avances »? 

Parce que c’est ça qu’on montre dans notre culture populaire, que la femme sert à assouvir les besoins de l’homme. Ouvrez au hasard un vidéo porno et il y a de bonnes chances que ce soit ça, le « scénario », une femme qui attendait le désir d’un homme ou qui accepte de faire plaisir à n’importe quel homme qui lui demande. 

Il y a une semaine, aux États-Unis, un homme a assassiné huit personnes, dont six femmes asiatiques, dans trois salons de massage. Pour expliquer son féminicide, le tueur a dit qu’il cherchait à éliminer ses tentations sexuelles. 

Si on cessait de montrer, dans la culture populaire mais aussi dans notre façon d’éduquer nos enfants, que la femme était un « objet » au service de la sexualité des hommes, peut-être qu’il y aurait moins de féminicides. Peut-être que si on arrêtait de faire croire que la femme est au service de l’homme, peut-être que les hommes cherchaient moins à contrôler les femmes. 

Ce n’est pas seulement dans la sexualité. Ce sont aussi toutes ces séries où la femme s’occupe de tout dans la maison (lavage, ménage, la bouffe, les enfants) pour faire plaisir à son conjoint. Ce sont tous ces films où pendant deux heures, un homme insiste et insiste et insiste pour « conquérir » le cœur d’une femme qui passe son temps à se sauver et à dire non. Ce sont toutes ces histoires dans notre entourage où des femmes ont mis de côté leur carrière pour accommoder leur mari. 

Une amie partageait il y a quelques jours cette petite bande dessinée où un gars dit à une fille qu’elle est tout pour lui (tout son univers). Un cliché romantique, mais un cliché problématique.

La fille explique alors à son partenaire que peu importe la grandeur de son amour, son monde ne peut pas se limiter à lui. Elle a aussi besoin de ses amitiés, de sa carrière, de sa famille, de ses passions, du temps pour elle. Bref, dans sa galaxie, il est une planète à lui tout seul, mais pas la seule planète. « Tu es une planète dans ma galaxie » me semble pas mal plus romantique que « tu es mon univers ». 

Comme je le disais dans une chronique récemment, il faut apprendre aux hommes à exprimer leurs émotions et améliorer l’offre d’aide, mais il faut aussi changer notre vision des relations amoureuses. Si on s’attend à être le prince charmant ou à ce que notre couple ressemble aux films d’amour, c’est la déception assurée. Plusieurs féminicides ont lieu parce que plusieurs hommes acceptent mal que les femmes aient une vie en dehors de leur couple ou parce qu’ils n’ont pas l’impression d’être à la hauteur.

Il faut que ça change

Cette éducation se fera sur le moyen et long terme, mais on peut dès maintenant changer cette éducation. On attend encore de vrais cours d’éducation sexuelle dans les écoles. Voilà une action, pour utiliser un terme que François Legault aime, que le gouvernement peut mettre en place dès l’automne prochain. 

Il peut aussi dès demain augmenter substantiellement le financement des centres d’hébergement pour femmes et des organismes qui soutiennent les femmes victimes de violence. Toutes les femmes devraient trouver un refuge lorsqu’elles ont besoin d’un refuge. Même chose pour le financement des centres d’aide pour hommes. Il faut plus que de la sensibilisation.

Une des manifestantes pour la sécurité des femmes à Sherbrooke, dimanche, disait à ma collègue que les solutions sont déjà là, présentées depuis années dans des manifestes, dans des études, dans des rapports. Il y en a un tout chaud, Rebâtir la confiance, qui vient d’être déposé, soutenu par une ministre. Il faut une volonté politique, du leadership. C’est la seule raison pour laquelle ça ne bouge pas. « Prenez acte et faites de quoi! », disait-elle. 

Aimé Césaire disait qu’une civilisation qui était incapable de résoudre les problèmes de son fonctionnement était une civilisation décadente. J’aurais envie d’ajouter qu’une société qui ferme les yeux sur de telles violences est une société perdue. 

Pour de l’aide, l’Escale de l’Estrie au 819 569-3611 ou SOS violence conjugale au 1 800 363-9010, 24 heures par jour, sept jours par semaine, ou au sosviolenceconjugale.ca.