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Mickaël Bergeron
La Tribune
Mickaël Bergeron
L'autrice Sophie Labelle a subi ces dernières semaines des attaques de néonazis.
L'autrice Sophie Labelle a subi ces dernières semaines des attaques de néonazis.

Déni d’existence

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CHRONIQUE / Je conçois tout à fait que dans la vie, parfois, on ne comprenne pas tout. Par exemple, je ne comprends pas ce besoin d’écraser les autres, cette impression de pouvoir décider qui mérite de vivre librement ou non, un peu comme ces centaines de personnes qui ont intimidé l’autrice Sophie Labelle pour la simple raison d’être une personne trans.

Je suis le travail de Sophie Labelle depuis déjà quelques années. Je l’ai aussi interviewée quelques fois, que ce soit pour parler de ses projets artistiques ou pour parler d’enjeux concernant les communautés trans. Selon moi, Sophie a un rare talent pour vulgariser les enjeux et sensibiliser à la réalité des personnes trans. J’ai beaucoup appris en lisant ses bandes dessinées.

Loin d’être seul dans mon coin, Sophie Labelle est une référence. L’organisme TransEstrie, qui offre de l’accompagnement et de l’information pour les personnes trans, souligne avoir tous les livres de Sophie. 

« Ses livres sont des outils d’éducation et de vulgarisation, souligne Noé Larose, coordonnateure de l’intervention chez TransEstrie. Sophie est une figure importante au Québec, en France et même dans le monde, puisqu’elle publie aussi en anglais. » 

Ses livres et ses 300 000 abonnés et abonnées sur Facebook attirent l’attention, pour le meilleur et pour le pire. Le pire peut ressembler à une centaine de messages haineux. Par minute. Du moins, c’est à ça que son quotidien a ressemblé ces dernières semaines.

Prise pour cible

Ce n’est pas la première fois que Sophie Labelle est la cible d’attaque haineuse. En 2017, elle avait reçu des messages violents en plus de subir du doxing, c’est-à-dire la divulgation d’informations personnelles, dans ce cas-ci, son adresse privée. Elle a dû déménager. Quatre ans plus tard, elle est encore la cible de néonazis. 

L’excuse, comme s’il en fallait une, est cette fois-ci la « découverte » qu’elle était une Little baby, ou Adult baby, c’est-à-dire des adultes qui, pendant des moments précis, se remettent en situation de petite enfance. C’est parfois un jeu sexuel, comme peut l’être le BDSM, mais ça peut aussi être sans aucune connotation sexuelle, un simple état de bien-être. L’image utilisée dans ce cas-ci pour « accuser » Sophie n’avait rien de sexuelle, mais ça ne devrait même pas être important comme détail. C’est clairement sa vie privée.

Déjà, m’explique Sophie, les personnes trans sont souvent associées à la pédophilie, surtout envers les femmes trans. Cette « nouvelle » information a donc été vue comme une « confirmation » de cette association qui ne repose sur absolument rien, sauf des préjugés. « Leurs arguments sont comme ceux de QAnon, explique Sophie, on nous associe à des élites qui voudraient kidnapper des enfants et à des réseaux de pédophilie. » Les mêmes qui croient que ces complots se font dans les sous-sols de pizzérias. 

Les journées les plus intenses, Sophie recevait donc plusieurs messages haineux par minute, en plus de lettres envoyées à son éditeur et de messages à son entourage. Elle a retiré quelques jours ses pages Facebook pour respirer. Pourtant, la bédéiste est habituée de recevoir des commentaires violents.

« En temps normal, je reçois une menace par jour. » Ça, ce sont les journées tranquilles, la routine. « Les insultes et les courriels haineux, c’est de la transphobie de base, on veut me réduire au silence », ajoute la bédéiste.

« Cancel culture »

C’est ça, la vraie cancel culture. Ce sont des gens qui considèrent que les personnes trans ne devraient pas exister. Le simple fait d’être offense. C’est excessivement violent. 

Même si, selon Noé Larose, la bédéiste « ne se gêne pas pour dire des choses qui peuvent choquer », le ton employé par Sophie Labelle n’est pas vindicatif. Elle met en scène des jeunes personnes trans qui apprennent à vivre dans notre société qui a parfois, souvent, des préjugés ou de simples méconnaissances.

La science a depuis un moment compris qu’il n’y a pas seulement deux genres, hommes et femmes, que c’est davantage un spectre avec un tas de nuances et de réalités différentes, mais dans la culture générale, la mise à jour n’est pas encore faite. En fait, la culture populaire a encore une difficulté à séparer genre et sexualité.

Même si elle remet en question ces idées préconçues sur les genres, elle le fait avec humour et bienveillance, elle tend plus la main qu’elle provoque. Sauf que le simple fait de témoigner de la vie des personnes trans suffit pour confronter, choquer, déranger et vouloir la faire taire.

« Il y a des gens qui perdent leur emploi ou qui se font renier par leur famille, juste parce qu’ils affirment leur transition de genre », rappelle Noé Larose de TransEstrie, sans parler de plusieurs autres discriminations, en santé, par exemple. En théorie, la Charte des droits et libertés protège les personnes trans, mais on sait que la Charte a ses limites pour contrer les discriminations. 

Selon TransEstrie, il faut continuer la sensibilisation et l’éducation, mais ce n’est pas suffisant. On ne peut pas forcer l’éducation à une personne qui refuse. « Il faut mieux protéger les personnes marginalisées, d’un point de vue légal, avec un système judiciaire et un service policier qui accueillent mieux les plaintes des personnes trans, avec aussi une meilleure modération des commentaires sur les réseaux sociaux », bref, il faut aussi contenir la haine et les attaques et prendre la transphobie au sérieux selon Noé Larose.

Dans son nouveau livre sorti la semaine dernière, Am Stram Gram, Sophie Labelle souhaite « donner un espace aux personnes trans et queer dans une histoire qui ne tourne pas autour de leur identité de genre, un espace pour s’épanouir dans la fiction. » 

Personnellement, j’ai hâte au jour où on va laisser les gens s’épanouir dans la réalité, peu importe leur genre, peu importe leur identité, peu importe leur apparence physique.