Les dépenses sont toujours là, mais les revenus ne sont plus au rendez-vous. Voilà pourquoi les médias d’information se portent mal par les temps qui courent.

La juste valeur des choses

CHRONIQUE / Chaque fois que j’arpente les allées d’une épicerie, je suis dégoûtée de voir des bouteilles de jus, des berlingots de lait au chocolat et des fruits entamés traîner sur des tablettes où ces produits ne devraient pas se trouver.

Ces vols d’une infime valeur, mais qui combinés à tous ceux qui sont commis chaque jour par des clients insouciants, finissent par coûter cher aux entreprises et dénotent un manque de respect pour le commerçant.

Ça démontre que la juste valeur des choses est encore un concept obscur pour bien des gens.

Et les exemples sont nombreux.

Un de mes premiers emplois a été celui de caissière dans une épicerie maraîchère sur la rue Cartier, à Québec.

Je me souviens encore d’une fois où un client s’était présenté à ma caisse en me tendant un trognon de pomme à jeter dans la poubelle située sous ma caisse, en me demandant ensuite de lui charger le coût du fruit qu’il venait de déguster dans les allées.

Sa faim le tenaillait-il à ce point qu’il n’a pas pu attendre de sortir du commerce pour croquer le fruit défendu ?

Surtout que celui-ci était vendu au poids.

Il m’avait donc fallu aller chercher une pomme dans le présentoir pour la peser et facturer le juste prix au client.

J’avais fait exprès de choisir la plus grosse.

Être vu ou manger ?

La juste valeur des choses, c’est un concept qui est mal compris dans un tas d’autres domaines, comme le journalisme, en photo ou en musique.

On demande à quelqu’un de fournir un service sans contrepartie. Parfois, on mentionne que cette expérience pourra servir comme carte de visite pour des contrats futurs. Ou bien que la visibilité obtenue compensera largement pour le temps accordé.

Comme si la visibilité mettait du pain sur la table.

C’est un peu ce qui explique la crise des médias avec laquelle pratiquement toutes les entreprises de presse — y compris Groupe Capitales Médias, soyons transparents — sont aux prises depuis une dizaine d’années.

Imaginez un instant que votre média local, que ce soit un quotidien, un hebdomadaire, une station de radio ou une chaîne de télévision, disparaisse. Comment sauriez-vous ce qui se passe dans votre ville, dans votre village ?

Combien de vos voisins savent ce dont il est question dans les hôtels de ville uniquement via les médias locaux, parce qu’ils ne se présentent pas aux séances de conseil ?

Combien de fois avez-vous appris l’ouverture ou la fermeture d’un commerce dans votre média local avant de passer par hasard devant sa façade ?

Ah, vous l’avez appris sur Facebook ? Ne l’avez-vous pas plutôt appris par un reportage d’information qu’un de vos amis a partagé sur Facebook ?

Il y a là toute une différence.

Pour citer le président de la Fédération professionnelle des journalistes du Québec (FPJQ), Stéphane Giroux : « Les gens pensent parfois qu’ils n’ont pas besoin de leurs journaux parce qu’ils ont les nouvelles sur l’Internet… C’est comme dire que je n’ai pas besoin d’agriculture parce que j’ai un supermarché. Ça ne marche pas. »

Un coût et une valeur

Alors, quelle serait la juste valeur d’une nouvelle que vous voyez passer dans votre fil Facebook et que vous pourrez lire gratuitement ?

Souvenez-vous que celle-ci a un coût, c’est-à-dire le salaire des journalistes pour le temps passé à faire de la recherche et des entrevues, le déplacement pour aller sur les lieux d’un reportage, le temps alloué à la rédaction, le pupitreur qui corrigera et mettra en page, puis en ligne les textes produits par les collègues durant la journée. Sans compter le coût d’impression et de livraison de l’édition papier, le salaire du personnel de soutien, du service à la clientèle et de la production. Même son site Internet et son application mobile coûtent quelque chose à produire et à mettre à jour.

Et du même souffle, de moins en moins de gens sont abonnés, et donc de moins en moins de gens paient pour ces nouvelles. De moins en moins d’annonceurs achètent de la publicité dans les médias d’information et préfèrent aller du côté de Facebook, Google et compagnie, si bien que ceux-ci accaparent 80 % de toutes les publicités achetées en ligne au pays.

Bref : les dépenses sont toujours là, mais les revenus ne sont plus au rendez-vous. Voilà pourquoi les médias d’information se portent mal par les temps qui courent.

Connaissez-vous beaucoup d’entreprises qui ne seraient pas en difficulté dans cette situation ?

Si on se fiait uniquement à la loi du marché, celle-ci nous dicterait qu’il est plus que temps pour les médias qui ne sont plus rentables de mettre la clé sous la porte.

Or, on ne parle pas ici d’entreprises qui fabriquent des espadrilles ou qui mettent des petits pois en boîte.

En plus d’avoir un coût, une nouvelle a aussi une valeur. Une valeur qui ne se calcule pas nécessairement en dollars. Être informé, ça n’a pas de prix.

Selon vous, quelle est la juste valeur du journalisme ?

On continue le boulot

Pensez-vous vraiment qu’on va disparaître juste comme ça ? Après autant d’années, voire plus d’un siècle dans le cas du Soleil de Québec et du Droit d’Ottawa ?

Je commence à croire que Groupe Capitales Médias est un chat : d’autres médias nous ont fait mourir à plusieurs reprises au cours des derniers mois. Et pourtant, on est encore là.

Qu’est-ce qui va se passer d’ici quelques semaines, quelques mois ? Je l’ignore. Je préfère ne pas succomber à la tentation de commenter sur des spéculations tant que rien n’est confirmé.

D’ici là, mes collègues et moi allons faire ce que nous faisons le mieux : un super journal, livré à votre porte, sur votre téléphone mobile ou dans votre ordinateur, chaque matin.