Marie-Ève Martel
La Voix de l'Est
Marie-Ève Martel
Entre vous et moi, il faut avoir un front de bœuf pour oser demander à de purs inconnus de nous payer la traite, et se complaire dans la plus grande des désillusions pour penser que ça pourrait fonctionner.
Entre vous et moi, il faut avoir un front de bœuf pour oser demander à de purs inconnus de nous payer la traite, et se complaire dans la plus grande des désillusions pour penser que ça pourrait fonctionner.

La foire aux malheurs

CHRONIQUE / Chaque semaine, j’en vois passer quelques-unes sur les réseaux sociaux. Certaines me touchent, d’autres me découragent. Les campagnes de sociofinancement pullulent sur Internet. J’en consulte beaucoup sur une base régulière, parce qu’on y découvre parfois des sujets de reportage intéressants, qui nous permettent, en tant que journalistes, de relever une faille dans notre filet social, ou bien d’explorer en profondeur un enjeu à partir d’un cas vécu dans notre région.

Et puis, en faisant connaître certaines de ces expériences de vie, on contribue à faire le bien en titillant la fibre généreuse de nos lecteurs, qui se reconnaissent ou qui sont émus par ce que vivent ces étrangers.

L’humain est insatiable d’histoires humaines.

Le plus triste, c’est de constater l’incapacité de trop de gens à payer des frais médicaux ou des équipements qui ne sont pas couverts par le régime public d’assurance maladie ou par un régime privé.

Au Québec, plusieurs campagnes sont mises sur pied pour apporter un peu de répit aux malades qui traversent l’épreuve d’un cancer ou d’une maladie orpheline, par exemple. D’autres visent à financer les frais juridiques pour un litige familial, une séparation ou bien la garde d’enfants, ou pour contester ce qu’on considère être une injustice commise à son endroit.

Un homme récemment sorti de prison qui souhaite repartir du bon pied et qui a besoin d’un peu d’aide pour renouer avec le droit chemin. Une famille ayant tout perdu dans un incendie et dont les proches font appel à la solidarité pour leur donner de quoi se vêtir, se loger et se meubler. Une autre famille, moins nantie, qui n’a pas assez de sous pour payer les funérailles d’un des leurs.

Les exemples abondent.

Tout autant de drames humains qui défilent sous nos yeux, parfois en toute indifférence tant ils sont nombreux.

C’est la foire aux malheurs.

Solidarité virtuelle

Parfois, les campagnes visent simplement à donner à son prochain, à faire de notre communauté un lieu où il fait bon vivre.

Une collecte de fonds pour financer le démarrage d’une entreprise, pour offrir de l’équipement à de jeunes joueurs de soccer d’un quartier défavorisé. Une autre pour essuyer la facture imprévue de soins vétérinaires d’urgence pour un animal bien-aimé.

Un honnête travailleur dont le vieux bazou a rendu l’âme et qui demande quelques dollars pour se procurer une autre minoune qui lui permettra de se déplacer pour gagner sa vie jour après jour.

Des étudiants qui souhaitent boucler le financement de leur stage à l’étranger (pré-pandémie...).

Pour bien des gens, les réseaux sociaux et les campagnes de sociofinancement sont le dernier recours d’une longue liste de portes qui ne se sont pas nécessairement ouvertes quand ils y ont cogné.

Des gens qui veulent votre bien

D’un côté, les campagnes de sociofinancement démontrent que l’altruisme existe encore. De l’autre côté, elles donnent aussi des idées à des personnes sans scrupules qui y voient une manière facile d’obtenir de l’argent sans effort.

Sur GoFundMe, pour ne nommer que celui-là, on trouve de tout, y compris des gens qui ont du culot.

Je ne parle pas ici de ceux qui misent sur la générosité d’étrangers pour s’offrir une petite douceur de rien du tout parce qu’ils n’en ont pas les moyens, comme un couple défavorisé qui aurait bien eu envie de s’offrir un repas dans un restaurant, juste une fois.

Je pense plutôt à l’exemple d’un couple qui souhaite se faire payer un voyage pour célébrer ses trois ans de vie commune, dont l’objectif financier est dans les six chiffres. Un autre couple a sollicité la bonté des gens pour financer son mariage et sa lune de miel, tous deux d’envergure. Quelqu’un d’autre, un chômeur autoproclamé, souhaitait pour sa part faire le tour du monde — rien de moins! — sur le bras des autres...

Un autre utilisateur qui aimerait que des inconnus lui paient des tatouages pour couvrir un de ses bras en entier, une dépense de plusieurs centaines, voire de milliers de dollars selon le cas.

Quelqu’un qui souhaite amasser la mise de fonds pour sa résidence, en prenant soin de spécifier qu’il n’a pas un sou à y investir lui-même. Il y a aussi le cas d’un type qui souhaitait devenir millionnaire grâce aux contributions des internautes, simplement pour se targuer d’avoir amassé un million de dollars. Sans. le. moindre. effort.

Entre vous et moi, il faut avoir un front de bœuf pour oser demander à de purs inconnus de nous payer la traite, et se complaire dans la plus grande des désillusions pour penser que ça pourrait fonctionner.

La générosité des gens a des limites, surtout quand on sait que le fruit de certaines campagnes n’a jamais servi à la cause pour laquelle elle a été créée au départ.

L’humain est insatiable d’histoires humaines, ai-je mentionné plus tôt. Mais cet appétit digère mal la cupidité humaine.

Heureusement.