Marie-Ève Martel
La Voix de l'Est
Marie-Ève Martel
«Si tu n’as pas ce que tu aimes, aimes ce que tu as», ai-je pu lire pendant des années sur une assiette de porcelaine aux contours dorés et ornés d’oiseaux peints grossièrement, bien en vue tout près d’une fenêtre chez ma tante Denise. En voici une quasi identique.
«Si tu n’as pas ce que tu aimes, aimes ce que tu as», ai-je pu lire pendant des années sur une assiette de porcelaine aux contours dorés et ornés d’oiseaux peints grossièrement, bien en vue tout près d’une fenêtre chez ma tante Denise. En voici une quasi identique.

Au ralenti

CHRONIQUE / On enchaîne tranquillement de petites victoires. Au fur et à mesure que le Québec — et le monde entier — se déconfine, nombreux sont ceux qui souhaitent retourner à leur vie d’avant.

Pourquoi devrait-on retourner en arrière? La pandémie est-elle condamnée à n’être qu’une parenthèse dans nos vies, qui aussitôt la maladie endiguée, reprendraient leur cours comme si de rien n’était?

La pandémie a bousculé notre façon de vivre. D’un rythme effréné accélérant sans cesse, la nature y a imposé un frein.

Vivre au ralenti. Pas le choix.

Le déconfinement progressif remet la machine en marche. Avant de renouer avec la cinquième vitesse, il faudra passer par les quatre premières. Peut-être qu’on y trouvera un nouveau rythme plus confortable. Vivre plus lentement, mais vivre mieux.

***

Les magasins sont ouverts depuis plus de deux semaines et je n’y ai pas encore remis les pieds.

Je ne ressens plus le besoin de passer mon temps dans les boutiques. Pour passer le temps justement; depuis le début du confinement, j’ai dû tromper mon ennui autrement qu’en faisant du lèche-vitrines.

Je suis devenue casanière. J’ai lu. J’ai écrit. J’ai regardé la télé. J’ai dessiné. J’ai dormi. J’ai jardiné.

Je suis allée marcher, mais dehors. Dans les rues de mon quartier, plutôt qu’entre des allées remplies de produits qui en appellent à mon désir du neuf et du beau pour être adoptés et ramenés chez moi, où ils rejoindraient de vieux objets me laissant désormais indifférente, mais qui furent déjà... neufs et beaux.

Je ne m’ennuie pas des magasins. J’y retournerai un jour, mais pour l’instant, je savoure cette pause inattendue de la surconsommation.

Ces dernières semaines, j’ai tellement passé de temps dans le confort de mon linge mou ou dans mes tenues de sport que le contenu de ma garde-robe me semble flambant neuf. Moi qui n’avais rien à me mettre il y a quelques semaines, je redécouvre mes fringues immobiles dans ma penderie qui n’attendent qu’à épouser mon corps; elles me plaisent à nouveau.

Qui a dit que la mode revenait aux 20 ans? Dans mon cas, les tendances ont fait un retour après 10 semaines.

«Si tu n’as pas ce que tu aimes, aimes ce que tu as», ai-je pu lire pendant des années sur une assiette de porcelaine aux contours dorés et ornés d’oiseaux peints grossièrement, bien en vue tout près d’une fenêtre chez ma tante Denise.

Il ne me manque rien pour être heureuse, sauf des câlins dans les bras de ceux qui me sont proches, mais qui semblent si loin depuis deux mois.

J’ai l’amour, j’ai la santé; je n’ai pas la maladie ni la solitude. J’ai le luxe des années à venir. Je peux prendre mon temps.

***

Prendre mon temps, c’est aussi prendre le temps.

Avant la crise, mon quotidien semblait n’être qu’une succession d’obligations, si bien que je m’endormais le soir avec l’impression d’avoir tout et rien accompli à la fois.

Depuis le confinement, comme je travaille de la maison, tout se passe chez moi. Je dois donc me forcer à faire une cassure nette entre le travail et le reste de ma vie, chaque jour. Pour moi, c’est le sport.

Ce temps de plus que j’épargne en ne me rendant pas physiquemnent à mon lieu de travail, c’est du temps de qualité de plus pour vivre pleinement. Pour me poser et ralentir.

J’ai le luxe de gérer mon temps.

***

Pendant la crise, j’ai réalisé à quel point je faisais partie des privilégiés. Non seulement ai-je été à l’abri de la maladie, tout comme mes proches, mais j’ai conservé mon emploi et le fait de travailler de la maison a considérablement diminué mes dépenses.

Plus d’essence, plus de resto pour le lunch chaque semaine, plus de sorties au bar entre amis ou entre collègues. Des dollars de plus et des calories en moins, pour des habitudes qui, finalement, ne me manquent pas tant que ça — sauf les lattés à l’érable ou au caramel de Michèle et de ses employées du Caféine de la rue Principale.

Je peux encore me permettre de m’offrir quelques gâteries, mais j’ai décidé de mieux les choisir. Viandes et poissons sont désormais majoritairement achetés chez le boucher et à la poissonnerie plutôt qu’au supermarché, où c’était plus pratique de tout acheter en même temps.

L’époque de la piquette étant révolue, je bois fièrement et exclusivement du vin et des spiritueux québécois depuis le début de la crise, comme mon copain qui est désormais fidèle aux bières produites dans notre localité.

Avec des privilèges viennent des responsabilités. J’ai eu envie de faire ma part. À plusieurs occasions, j’ai versé l’équivalent de ma facture d’essence hebdomadaire à différents organismes communautaires et banques alimentaires de la région. Ça ne fait pas de différence dans mon compte en banque, mais ça en a fait toute une pour d’autres qui n’ont pas ma chance en ce moment.

J’allais peut-être trop vite avant. Et si en ralentissant un petit peu, j’en aidais d’autres à avancer plus vite?

Je l’ai écrit souvent dans cette chronique: plus jeune, j’ai eu besoin. Maintenant, à mon tour de redonner.