La créativité n'est pas un cadeau du ciel dont profitent certains privilégiés. Elle vient à ceux qui ont le courage de l'exercer.

Toi, créatif?

CHRONIQUE / J'ai un ami qui travaille dans un gros ministère. Récemment, il a passé une entrevue pour un nouveau poste et on lui a posé une question très déstabilisante, semble-t-il, pour un fonctionnaire.

Es-tu créatif?

«Ehhh... ben oui», a-t-il bredouillé. Mais quand on lui a demandé comment il avait utilisé cette créativité au boulot, il n'a pas trop su quoi dire.

«Je suis fonctionnaire, calvaire. Comment tu veux que je sois créatif?» a-t-il eu envie de lui dire.

Il blaguait à moitié. Mais c'est drôle, quand même, à quel point la créativité peut être stéréotypée.

La plupart des gens associent spontanément la créativité aux sept arts. Si vous connaissez un architecte, un sculpteur, un peintre, un comédien, un musicien, un écrivain ou un cinéaste, pas de doute, il est créatif.

Mais un gars qui travaille chez General Electric (GE)?

Ça se peut. Je vous jure. Et c'est le meilleur exemple de créativité qu'il m'ait été donné de lire.

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C'est l'histoire de Doug Dietz. Ce vieux routier de General Electric travaillait depuis deux ans et demi sur machine d'imagerie par résonance magnétique lorsqu'il a eu l'occasion de la voir installée dans un hôpital.

Sur place, Doug a demandé à une technicienne ce qu'elle pensait de sa formidable machine. Mais elle lui a demandé d'attendre dans le couloir, le temps qu'une jeune fille frêle s'avance en tenant bien la main de ses parents, les larmes aux yeux. Elle allait passer 30 minutes dans un étroit tunnel à écouter des bruits inquiétants.

La technicienne a finalement dû appeler un anesthésiste. Et Doug a appris que jusqu'à 80 % des enfants passaient l'IRM sous sédation. C'était loin de ce qu'il souhaitait. L'ingénieur a alors décidé de repenser sa machine — ou, plutôt, l'expérience de la machine du point de vue d'un enfant.

Il a observé des marmots dans une garderie, a jasé avec des pédiatres et a consulté un musée pour enfants. Puis, il s'est remis au boulot et a fait de sa machine un bateau pirate digne d'un parc d'attractions, avec une grande roue de capitaine et le décor naval qui va avec.

Les médecins disent aux enfants qu'ils vont naviguer à l'intérieur du bateau de pirate et devront rester complètement immobiles pendant la traversée. Après le voyage, ils peuvent ramasser un petit trésor de pirate de l'autre côté de la pièce.

Résultat ? Le nombre d'enfants sous sédation pendant l'IRM est passé de 80 % à 27 %. Un jour, dans la salle du «bateau de pirate», Doug Dietz a croisé une fillette qui tirait le chandail de sa mère. Qu'est-ce qu'il y a ?», lui a demandé la maman. Et la petite fille a répondu : «Est-ce qu'on peut revenir demain?»

La machine d'IRM «bateau de pirate» créée par Doug Dietz et son équipe.

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J'ai lu cette histoire dans deux livres différents : The Power of Moments, dont je vous ai déjà parlé, et dans Creative confidence, un autre excellent livre écrit par deux frères, David et Tom Kelley.

David Kelley est le fondateur de la célèbre d.school de Stanford, une école centrée sur le design thinking («l'esprit design» en français), une approche de l'innovation qui a la cote ces temps-ci entre autres parce qu'elle place l'humain au centre du processus créatif.

Concrètement, la première étape du processus — et la plus importante — consiste à (1) «faire preuve d'empathie» envers les gens auquel on propose un produit ou un service.

«Pendant que les concurrents se concentraient sur la bataille interminable entourant les spécifications techniques (vitesse de numérisation, résolution, etc.), Doug a trouvé une toute nouvelle façon d'améliorer la vie des patients et de leurs familles», écrivent les frères Kelley.

Les étapes suivantes du processus consistent à (2) bien définir le problème, (3) à «imaginer» — c'est-à-dire faire un remue-méninges et générer toutes les solutions possibles —, (4) à construire un prototype ou à créer un plan et, enfin, (5) à tester l'idée et demander l'avis des utilisateurs.

À la d.school, des gens d'une panoplie de domaines ont créé des solutions à des problèmes très compliqués en suivant ces étapes.

La créativité n'est pas un cadeau du ciel dont profitent certains privilégiés, expliquent les frères Kelley. Elle vient à ceux qui ont le courage de l'exercer et aux organisations qui permettent à leurs employés de le faire.

À force de se mouiller, les travailleurs développent ce que les auteurs appellent la «confiance créative», c'est-à-dire qu'ils croient en leur capacité de créer. Ils deviennent alors plus disposés à prendre des risques créatifs, et c'est là qu'arrive l'innovation.

C'est vrai pour tout le monde, peu importe le domaine. Même pour les fonctionnaires.