À 55 ans, Stéphane souffre d’arthrose sévère et marche avec une canne. Il est resté deux jours à L’Hôtel-Dieu, n’avait finalement rien de cassé. Mais il y a autre chose qui le faisait souffrir.

Solitude : l’épidémie invisible

Stéphane revenait d’une boutique de vapotage sur la rue Saint-Joseph, à Québec, quand il est tombé sur le trottoir mouillé. Ses jambes ne voulaient plus le relever. Il a fait le chemin jusqu’à l’hôpital en ambulance.

À 55 ans, Stéphane souffre d’arthrose sévère et marche avec une canne. Il est resté deux jours à L’Hôtel-Dieu, n’avait finalement rien de cassé. Mais il y a autre chose qui le faisait souffrir.

— Qui va prendre soin de toi quand tu vas revenir à la maison? lui a demandé une travailleuse sociale.

— Personne.

Elle a pris le temps de l’écouter. L’automne avait été très pénible pour Stéphane, qui est bipolaire. Il passait toutes ses journées seul dans son deux et demi du boulevard Charest. Pas de famille, pas d’amis, rien dans le frigo sauf de la margarine et de la moutarde. Il dormait pour écouler le temps. Il avait des idées noires.

«Si ça continue comme ça, je ne tofferai pas jusqu’à Noël», a dit Stéphane à la travailleuse sociale.

— Vous voulez que j’appelle Gilles Kègle?

— Oui, j’aimerais ça.

Stéphane le connaissait. Même qu’il le croisait parfois dans son immeuble à logements. L’infirmier de la rue prend soin de plusieurs autres hommes et femmes esseulés dans les chambres voisines.

Gilles Kègle n’est pas surpris que Stéphane n’ait jamais osé lui parler : «Les gens ne crient pas leur solitude, il faut la découvrir.»

Lors d’un discours à l’Assemblée nationale, le 6 décembre, la députée de Québec solidaire Catherine Dorion a surpris les élus en s’exprimant sur un enjeu qui fait rarement les manchettes. «Je vais commencer par vous parler du problème qui, d’après moi, est la pierre angulaire de tous les autres, et j’ai nommé la solitude, qu’on pourrait aussi appeler la désintégration de la culture», a-t-elle dit.

Elle a donné l’exemple d’un fonctionnaire de sa circonscription du centre-ville de Québec qui a récemment appelé une dame âgée pour lui dire qu’elle recevrait un chèque de 10 000 $ du gouvernement. «Vous allez probablement passer un beau Noël», a dit le fonctionnaire. La dame a répondu : «Si j’avais de l’amour, je passerais un beau Noël.»

Stéphane vit seul et souffre d’arthrose sévère. Quand la travailleuse sociale lui a offert d’appeler Gilles Kègle, il a dit oui.

Comme 15 cigarettes

J’ignore si la solitude est la pierre angulaire de tous les autres problèmes, mais je sais au moins une chose : c’est un grave problème de santé publique.

Des scientifiques considèrent la solitude encore plus nocive que l’obésité ou le tabagisme. La chercheure Julianne Holt-Lunstad, une référence dans le domaine, estime que les gens esseulés courent le même genre de risque pour leur santé que s’ils fumaient jusqu’à 15 cigarettes par jour.

Une étude phare publiée en 2015 dans la revue de l’Académie américaine des sciences a montré que la solitude et la perception d’être isolé socialement provoquent des changements physiologiques qui peuvent rendre une personne malade ou la faire mourir prématurément.

Quand on se sent seul au monde, les hormones de stress grimpent, l’inflammation augmente dans le corps et le système immunitaire s’affaiblit. «La solitude peut vous tuer» serait un bon slogan, mais il n’y a pas de paquets de cigarettes pour l’afficher.

Or, des gens comme Stéphane ou la dame qui va passer Noël sans amour, il y en a de plus en plus au Québec.

Les indices d’une épidémie de solitude s’accumulent. Environ 1,2 million de personnes vivent seules dans la province, soit 17,7 % de la population de 15 ans et plus. C’est une proportion deux fois plus grande qu’en 1981.

Les gens qui disent ne pas avoir d’amis proches ou même aucune connaissance atteignent des proportions inquiétantes. Et environ 12 % de la population québécoise a un «soutien social faible», c’est-à-dire des gens qui n’ont à peu près personne à qui parler quand ça va mal.

Encore plus triste : de plus en plus de gens meurent seuls. Le nombre de corps non réclamés a presque doublé au Québec au cours de la dernière décennie (il y en a eu 331 jusqu’à maintenant en 2018, selon les chiffres combinés du ministère de la Santé et du Bureau du coroner).

Et pourtant, on entend à peine parler de la solitude. Beaucoup moins, en tout cas, que l’obésité ou le tabagisme. C’est une épidémie invisible.

«Les gens isolés, on ne les voit pas. Il y a beaucoup de souffrance derrière les murs», m’a dit Julie Lévesque, conseillère scientifique à l’Institut national de santé publique du Québec (INSPQ).

Comment lutter contre la solitude? Au minimum, il faudrait repérer, puis prendre soin des gens qui n’ont personne. Gilles Kègle et ses bénévoles font ça à cœur de journée. Ils vont cogner à leur porte, vérifient leur état de santé, leur apportent de la nourriture et prennent le temps de les écouter, sans les juger.

«Depuis que Gilles est rentré, j’ai pris du mieux», m’a dit Stéphane. «Ça m’a enlevé comme une tonne de pression.»

J’imagine que c’est bon signe : quand je l’ai rencontré chez lui, il écoutait de la musique de Noël.

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UN MINISTÈRE DE LA SOLITUDE 

Les bénévoles de la Fondation Gilles Kègle — et de tous les autres organismes qui s’occupent des gens seuls — ne peuvent pas être partout. Est-ce que nos gouvernements pourraient en faire davantage?

À l’Assemblée nationale, Catherine Dorion a donné l’exemple du Royaume-Uni, qui a créé un ministère de la Solitude pour lutter contre ce fléau.

Le gouvernement de Theresa May a effectivement voulu poursuivre le combat de Jo Cox, la députée travailliste assassinée à 41 ans, le 16 juin 2016, 10 jours avant le référendum sur le Brexit, par un sympathisant d’extrême droite.

Alarmée par l’étendue de l’épidémie, Mme Cox avait créé une commission parlementaire sur la solitude qui avait recommandé la nomination d’un(e) ministre.

Depuis janvier, il y a une ministre de la Solitude, qui s’appelle Tracey Crouch. Celle-ci a notamment pour mandat de mettre au point une méthode statistique pour quantifier le nombre de personnes seules et aider financièrement les organismes qui luttent contre l’isolement.

En octobre, la première ministre May elle-même a lancé la première stratégie intergouvernementale pour faire face à la solitude.

Mme May a notamment confirmé que tous les médecins généralistes au Royaume-Uni seraient en mesure de référer leurs patients esseulés à des organismes qui offrent des activités communautaires et des services de bénévolat d’ici 2023.

Les trois quarts des omnipraticiens du Royaume-Uni ont déclaré voir de 1 à 5 personnes par jour souffrir de solitude.

«La pratique, connue sous le nom de “prescription sociale”, permettra aux médecins généralistes d’orienter les patients vers des agents communautaires offrant un soutien sur mesure pour aider les personnes à améliorer leur santé et leur bien-être, au lieu de les confier seulement à la médecine», peut-on lire dans un document du gouvernement britannique sur cette stratégie.