Comment des gens qui ont si bien réussi en société, tels Harvey Weinstein, peuvent-ils si mal se conduire en privé?

Pourquoi le pouvoir corrompt?

CHRONIQUE / Harvey Weinstein, le puissant producteur d’Hollywood qui a été viré après une pluie d’accusations d’abus sexuels, se présentait comme un champion de la cause des femmes.

L’an dernier, il a organisé une collecte de fonds pour la candidate à la présidence Hillary Clinton, il a participé à la Marche des femmes pendant le Festival de films Sundance et a financé une chaire universitaire qui porte le nom de Gloria Steinem, une féministe reconnue.

En 2015, la compagnie de cet homme derrière des films cultes comme Sexe, mensonges et vidéo, Pulp Fiction et Le destin de Will Hunting avait aussi distribué The Hunting Ground, un documentaire à propos de la violence sexuelle sur les campus.    

Bref, un gentilhomme en public et un gros dégueulasse en coulisses. Stupéfiant, non?

Pas tant que ça.

Ce n’est pas la première fois que des scandales éclatent à propos de personnalités publiques respectées comme Tiger Woods, Martha Stewart, Bill Clinton ou Harvey Weinstein ou, plus près de nous, Jian Ghomeshi ou Marcel Aubut. Mais, chaque fois, on s’étonne. Comment des gens qui ont si bien réussi en société peuvent-ils si mal se conduire en privé? 

Entre autres parce qu’ils sont puissants, justement.

«Le pouvoir corrompt» n’est pas qu’un adage familier; c’est un vrai phénomène, prouvé scientifiquement. 

Le professeur de psychologie et prolifique chercheur américain Dacher Keltner, dont je vous ai parlé il y a deux semaines à propos de la compassion, a étudié l’influence du pouvoir sur nos comportements durant plus de vingt ans. 

L’an dernier, il a publié un livre, intitulé The Paradox of Power, dans lequel il explique que le pouvoir fonctionne paradoxalement : on gagne du pouvoir en étant gentil avec les autres, mais le pouvoir nous pourrit. 

«On acquiert la capacité de faire une différence dans le monde en améliorant la vie des autres, mais l’expérience elle-même du pouvoir et du privilège nous conduit à se comporter, dans nos pires moments, comme des sociopathes impulsifs et hors de contrôle», écrit Keltner. 

La recherche, a recensé le journal The Guardian, montre effectivement que les personnes qui se sentent puissantes sont plus susceptibles d’agir impulsivement : d’avoir des aventures extraconjugales, de conduire imprudemment, de voler à l’étalage, de mentir ou même de piquer des bonbons à des enfants.

Une fois au sommet, les puissants n’ont plus besoin d’être attentifs aux besoins des autres. Et ils creusent une sorte de déficit d’empathie et de compassion.

Des actrices célèbres comme Angelina Jolie et Gwyneth Paltrow seraient du nombre des victimes de Harvey Weinstein.

C’est même visible sous le crâne. Des chercheurs en psychologie et en neurosciences de l’Université McMaster, en Ontario, ont ainsi montré que le pouvoir agissait comme une sorte de tumeur au cerveau.

Lorsqu’ils ont mis les têtes de puissants dans une machine de stimulation magnétique transcrânienne, ils ont constaté que le pouvoir altérait un processus neuronal spécifique — le «miroir» — qui nous permet de nous mettre dans la peau des autres. 

C’est ce processus qui fait qu’on grimace en voyant une personne recevoir un ballon en pleine face au parc, qu’on se réjouit du podium d’un athlète aux Jeux olympiques ou qu’on est triste que Jack meurt dans Titanic. 

Mais quand ce miroir est givré par le pouvoir, ça donne des Harvey Weinstein, incapables de se mettre à la place de leurs victimes.

Dans une conversation captée par la police de New York et révélée cette semaine par le magazine The New Yorker, Weinstein montre son flagrant manque d’empathie envers des femmes qu’il a attouchées.

«J’ai l’habitude», dit-il à une mannequin et aspirante actrice italienne nommée Ambra Battilana Gutierrez dont il a empoigné les seins la veille. Il l’invite ensuite à entrer dans sa chambre d’hôtel pendant qu’il prend sa douche et, devant son refus, lui dit : «Ne ruine pas ton amitié avec moi pour cinq minutes.»

Weinstein n’avait pas de remords, ou il les étouffait très rapidement et passait à la victime suivante. Durant près de trente ans, alors qu’il multipliait les triomphes et les remerciements aux Oscars, il aurait agressé, attouché ou harcelé au moins une vingtaine de femmes qui souhaitaient travailler avec lui, dont des vedettes comme Gwyneth Paltrow et Angelina Jolie.

Le magnat hollywoodien est un cas grave, mais loin d’être isolé. La recherche montre que tous les gens qui se sentent puissants — et pas juste les politiciens, les PDG et les vedettes — sont susceptibles d’être corrompus par le pouvoir. 

À des tests en laboratoire où ils doivent essayer de voir, de ressentir ou de penser comme une autre personne, les puissants performent systématiquement moins bien que les gens ordinaires. 

Ça ne veut pas dire qu’ils vont abuser de leur pouvoir, mais qu’ils devraient se méfier d’eux-mêmes.

Une bonne façon de revenir sur terre, a expliqué Dacher Keltner au magazine The Atlantic, c’est de se souvenir que le pouvoir n’est qu’un état d’esprit. Quand les puissants se remémorent un moment où ils se sont sentis plus modestes, leur cerveau reprend contact avec la réalité.

La PDG de PepsiCo, Indra K. Nooyi, a par exemple raconté au même magazine à quel point elle était frustrée que sa mère lui demande d’aller chercher du lait alors qu’elle allait lui annoncer son couronnement à la tête de la compagnie.

Sa mère lui a dit : «Laisse-moi t’expliquer quelque chose, tu peux être présidente de PepsiCo, tu peux être membre du conseil d’administration, mais quand tu entres dans cette maison, t’es la femme, la fille, la belle-fille, la mère, tu es tout ça, personne d’autre ne peut prendre cette place, alors laisse cette maudite couronne dans le garage et ne l’apporte pas dans la maison.» 

Nooyi n’a pas oublié cette leçon. «Je n’ai jamais revu cette couronne.»