L'ancien premier ministre britannique Tony Blair disait que pour la plupart des gens normaux, «la politique est un brouillard lointain et parfois irritant».

La démocratie paresseuse

CHRONIQUE / C'est jour d'élection municipale dimanche, et j'imagine que vous avez profité au maximum de votre droit de vote, ce grand privilège des sociétés démocratiques.

Vous connaissez les noms des principaux candidats à la mairie et dans votre district. Vous êtes au courant — et comprenez — les enjeux importants dans votre ville et dans votre quartier. Vous avez pris le temps de comparer les programmes des partis politiques.

Non, vous n'avez rien fait de tout ça?

Ah ben là, vous ne me surprenez pas.

L'ignorance politique est largement répandue dans les démocraties, ici comme ailleurs. Même que c'est est un «des constats les mieux établis en sciences sociales», écrit un politologue qui est spécialiste de la question*.

Mais ça, tous ceux qui ont regardé les vox pop de Guy Nantel l'avaient deviné.

C'est vrai, la majorité des gens ignorent qui est ministre de quoi, quel palier de gouvernement s'occupe de quelle compétence, quel parti est majoritaire au parlement ou comment fonctionne notre système électoral.

Ce n'est pas parce que les électeurs sont stupides, mais qu'ils sont bien conscients que leurs chances de déterminer le sort du scrutin sont minuscules, alors ils mettent leurs énergies ailleurs.

«La chose la plus difficile à comprendre pour un politicien en exercice est que la plupart des gens, la plupart du temps, ne pensent pas à la politique toute la journée, a déjà dit l'ancien premier ministre britannique, Tony Blair. Ou s'ils le font, c'est avec un soupir..., avant de recommencer à s'inquiéter des enfants, des parents, de l'hypothèque, du patron, de leurs amis, de leur poids, de leur santé, du sexe et du rock 'n' roll ... Pour la plupart des gens normaux, la politique est un brouillard lointain et parfois irritant.»

Moins de la moitié des électeurs votent aux élections municipales, et c'est peut-être justement à cause de ce brouillard. Mais il y a quand même un sacré paquet de gens qui votent pareil, sans prendre le temps de s'informer, ou très peu. Comment font-ils ?

Superficiels?

Ils font confiance à leur intuition — celle qui leur fait dire, peu importe ce que les candidats ont à proposer : «ah, lui, je l'haïïïïs» ou elle, je l'adore.

Souvent, cette intuition a un côté très superficiel. Des études ont montré par exemple que les candidats masculins ont plus de chances d'être élus s'ils sont grands, ont une voix grave, une mâchoire carrée, un sourire confiant et un regard perçant, genre Donald Trump.

Les gens ont l'impression que ces gars-là ont un visage plus «compétent», alors qu'aux dernières nouvelles, il n'existe aucune preuve en ce sens, surtout pas à la Maison-Blanche en ce moment.

D'autres facteurs qui ne devraient pas influencer nos préférences électorales ont aussi un impact sur les scrutins : les candidats qui figurent en premier sur le bulletin de vote ont obtiennent 2,3 % plus de votes en moyenne que lorsqu'ils sont inscrits plus bas dans la liste.

Et quand leur nom a une sonorité familière, c'est encore mieux. Ainsi, a rapporté le New York Times, un comté près de Chicago qui regroupe une grosse population irlando-américaine a tendance à favoriser les candidats qui ont un nom qui sonne irlandais. Tellement qu'en 2005, un candidat a légalement changé de nom de Frederick S. Rhine à Patrick Michael O'Brien...

Commentant ce genre de raccourcis de l'esprit dans le quotidien new-yorkais, Daniel Oppenheimer, un professeur de psychologie à l'Université de Californie, à Los Angeles, a expliqué qu'il y a «trois "i"» qui unissent les électeurs: l'ignorance, l'irrationalité et l'incompétence.

Selon lui, avant de voter, les gens ne réfléchissent pas à leurs propres valeurs pour ensuite trouver le candidat qui leur correspond. C'est généralement l'inverse: ils décident du candidat qu'ils aiment et appuient ensuite son programme.

«La plupart des gens n'ont aucune idée de la position de la plupart des candidats sur la plupart des questions, alors ils supposent simplement que le candidat est d'accord avec eux, ajoute-t-il. Les gens changeront leur position pour s'aligner sur les candidats qu'ils préfèrent, et supposeront également que les candidats sont d'accord avec eux sur des questions importantes, même si ce n'est pas vrai.»

Certains vont peut-être dire que c’est vrai aux États-Unis, mais pas au Québec. Moi je pense que c'est dans la nature humaine d'être embrouillé quand les enjeux sont aussi complexes que ceux d'une élection.

Inutile de se flageller avec ça. Pour rendre justice à notre droit de vote, il faut peut-être juste reconnaître son ignorance. Et prendre ensuite le temps de s'informer comme du monde avant de choisir nos représentants.

Dépêchez-vous, c'est demain le scrutin...

*Ilya Somin, Democracy and Political Ignorance : Why-Smaller Government Is Smarter, (2016), Stanford University Press