Marc Allard
«Tu devrais courir, le gros»

Le Mag

«Tu devrais courir, le gros»

CHRONIQUE / À la dernière minute, Mickaël Bergeron est désigné pour aller chercher les cochonneries au dépanneur. Il y a déjà assez d’alcool pour enivrer les fêtards au party de CHYZ, la radio universitaire de l’Université Laval, mais il manque les chips et la liqueur.

Mickaël ramasse donc quatre sacs de croustilles grand format, deux bouteilles de deux litres de Pepsi et d’orange Crush et il dépose tout ça sur le comptoir du dépanneur Chez Alphonse, au pavillon Maurice-Pollack. La caissière le dévisage — son malaise est aussi palpable que la machine Interac. «Dans sa face, on peut lire : «osti de gros porc, tu vas bouffer tout ça, tu peux bien être gros!», se souvient Mickaël dans son livre «La vie en gros», qui sort mardi en librairie.

«Pour le gros ou la grosse, c’est toujours là, écrit-il. Il ou elle se promène et ce que les gens lisent en voyant son ventre, ses grosses cuisses, sa graisse, c’est “mange mal”, “mange trop”, “paresse”, et/ou toutes les autres croyances entourant le poids. Que ce soit vrai ou non.»

Marc Allard
La société des philosophes disparus

Nous les humains

La société des philosophes disparus

CHRONIQUE / Votre cégep est derrière vous depuis longtemps et, avec le recul, vous regrettez d’avoir somnolé autant dans vos cours de philo.

À 20, 30, 40, 50, 60 ans — parfois, la sagesse arrive tard —, vous faites un constat existentiel. Le métier que vous avez appris à l’école n’est qu’une partie de votre vie. L’éducation ne devrait pas seulement vous préparer à être un travailleur, mais aussi un ami, un amoureux, un parent et un citoyen capable de pousser sa réflexion plus loin qu’une recherche Google. 

Trop tard? Vous êtes chanceux, Bernard Boulet, Alexandre-Provencher-Gravel et François Lafond ont pensé à vous. 

Le 23 janvier, ils vont lancer à Québec Le Cercle du savoir, un centre de culture générale pour le grand public. M. et Madame tout le monde y seront invités à s’instruire sur l’histoire, la philosophie, les idées politiques, les arts et la science, avec un accent sur les grands auteurs. 

M. Boulet est un prof de philosophie retraité du Cégep de Sainte-Foy, M. Provencher-Gravel y enseigne toujours cette matière; les deux sont chargés de cours à l’Université Laval. M. Lafond est un ancien militaire et diplomate qui revient à ses premiers amours (il a fait une maîtrise en philosophie). 

Avec d’autres amis, ils ont décidé de doter la capitale de cette école citoyenne, s’inspirant notamment de la School of Life de Londres, de la Casa do Saber de Rio de Janeiro et du Collège néo-classique de Montréal

En ce mercredi matin de janvier, les trois instigateurs m’attendent au Cercle de la Garnison de Québec, un club privé dans le Vieux-Québec. Dans un salon au décor aristocratique, on s’assoit les quatre dans des fauteuils moelleux au bord d’un foyer. Le feu est d’autant plus réconfortant que, dehors, la rue Saint-Louis est fouettée par des bourrasques de neige. 

Par la fenêtre, on dirait une réunion de francs-maçons. Mais il ne faut pas se fier aux apparences élitistes. Dans le style costume et pantalon propre, c’est les trois gars les plus subversifs que j’ai rencontrés depuis longtemps. 

Pensez-y : la recherche scientifique montre que la culture numérique a fait de nous des lecteurs de plus en plus superficiels, et ces types-là nous proposent de lire Friedrich Nietzsche ou Hannah Arendt. 

Bernard Boulet a d’ailleurs apporté une boîte cadeau Simons dans laquelle il me présente un échantillon d’auteurs dont il nous encourage à lire les oeuvres en profondeur : Platon, Machiavel, Sophocle, Rousseau, Descartes. Pas un résumé de leurs grandes idées dans un manuel pédagogique, non : les bouquins eux-mêmes. 

Le Cercle du savoir va à contre-courant de l’impatience cognitive actuelle. «C’est la tendance de fond, à notre époque, je le vois au cégep et à l’université : “qu’est-ce que ça va donner, je veux que tu me livres l’essentiel en dix minutes!”, illustre Alexandre-Provencher-Gravel. «On lutte contre ça». 

Des études en neurosciences, qui font surface un peu partout dans le monde, montrent que la lecture superficielle met en péril toute une série d’habiletés intellectuelles et affectives que la «lecture profonde» développe : l’appropriation de connaissances, le raisonnement, l’analyse critique, la capacité de se mettre dans la peau d’une autre personne et de générer des éclairs de génie.

Paradoxalement, les têtes légères que nous sommes en train de devenir sont de plus en plus incitées à partager leur avis. Sur les réseaux sociaux, à l’école, dans les consultations publiques : votre opinion est importante pour nous!

Le problème, souligne François Lafond, c’est que «les gens n’ont pas examiné leurs propres opinions. Ils ne savent pas que les opinions qu’ils ont leur viennent d’ailleurs.»

Des étudiants de l’UQAM sont contre l’appropriation culturelle; Jeff Fillion est «100 % populiste»; François Legault défend la laïcité en interdisant le port de signes religieux visibles par les employés de l’État; le chef Jean-Philippe (Cyr) vous incite à adopter le véganisme pour protéger les animaux... Et vous? D’accord, pas d’accord?

Mais savez-vous pourquoi? 

Le Cercle du Savoir nous invite à découvrir la pensée de grands auteurs qui ont réfléchi à ces questions bien avant nous — et dont les grandes idées ont peut-être formé le socle de nos valeurs sans qu’on le sache. 

Marc Allard
Choisis ton pauvre

Nous les humains

Choisis ton pauvre

CHRONIQUE / La madame cherchait une famille pauvre à qui offrir un panier de Noël. Mais avant, elle voulait faire sa connaissance.

Une école primaire d’un quartier défavorisé de Québec l’a mis en contact avec Mélanie Veilleux*, une mère monoparentale. Le rendez-vous a été fixé durant une journée de semaine, chez Mélanie. 

C’était une sorte d’entretien de qualification, mais l’interviewée ne le savait pas. La dame était la déléguée d’un département d’une entreprise. Mélanie a dit à sa fille cadette que cette femme «venait voir ce qu’on avait besoin pour qu’on passe un beau Noël». 

La déléguée est arrivée avec des chocolats. Puis, elle a posé des questions. Qu’est-ce qui vous aiderait? De la nourriture? Des vêtements? 

«Je ne savais pas trop quoi dire, raconte Mélanie. J’étais pas pour lui sortir une liste d’épicerie et lui dire : “mes enfants ont besoin de suits, ont besoin de mitaines...” C’est comme un peu humiliant.» 

Mélanie, qui a des enfants de 10 à 16 ans sous son toit, lui a expliqué qu’elle réussit à se débrouiller même si les fins de mois sont difficiles. Le père, toxicomane, n’habite plus à la maison. Mélanie ne peut plus compter sur le salaire de son ex ni même sur une pension alimentaire. Avec un revenu de commis dans un magasin, elle a de la misère à payer tous ses comptes. 

«Mais j’ai ma fierté», dit Mélanie. «J’essaie de montrer à mes enfants que, dans la vie, oui, on a des passes dures, mais qu’on réussit à s’en sortir. Je ne suis pas du genre à m’apitoyer sur mon sort et à aller crier sur les toits que je m’en vais à la banque alimentaire ou que je vais à la friperie». 

Puis, la déléguée est repartie. Deux jours plus tard, Mélanie a reçu un appel de l’école. L’entreprise avait rappelé pour demander s’il n’y avait pas autre famille à qui remettre le panier de Noël. Celle de Mélanie n’entrait pas dans leur «cadre». 

«Ils auraient voulu avoir une famille qui avait vraiment besoin de nourriture, dont le frigidaire était vraiment vide. Qui aurait vraiment eu besoin de vêtements», explique Mélanie. 

En gros, la déléguée aurait juste pu dire : «désolée, mais vous n’êtes pas assez pauvres». 

Mélanie était bouche bée. Pour obtenir le panier de Noël, «est-ce qu’il aurait fallu qu’il n’y ait rien dans mon frigo et que je vide une partie de la maison?»

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C’est une tendance forte en philanthropie : les donateurs veulent rencontrer les gens à qui ils donnent. 

Normalement, ils le font après avoir offert un panier de Noël ou un chèque, et ça donne parfois des moments poignants d’humanité. (Quoiqu’un organisme de Québec a été obligé d’interdire les selfies avec les familles pauvres, parce que les donateurs publiaient les photos sur les réseaux sociaux...)

Parfois, aussi, les donateurs demandent de rencontrer les gens avant de donner. Et ça peut entraîner le genre d’humiliation que Mélanie a subie. 

Karina Bédard, de l’organisme Cuisine collective Beauport, voit de plus en plus «de personnes qui ont beaucoup de sous qui appellent pour dire : “moi, j’aimerais ça faire un panier de Noël pour une famille et la gâter de A à Z”. Ça part de super belles intentions. Mais ils demandent : “on aimerait ça aller les visiter pour voir ce qu’ils ont de besoin”». 

Ces donateurs ont le «goût de voir qu’ils vont vraiment faire la différence», poursuit-elle. «Mais quand on donne... le bien, il est où? On le veut pour nous ou pour l’autre?»

Des gens démunis se sentent obligés de se conformer à un certain stéréotype de pauvreté, souligne Mme Bédard. Les donateurs ont des attentes. Ils veulent choisir leur pauvre. 

Environ 75 % des gens veulent donner à des familles avec de jeunes enfants, estime Karina Bédard. Les personnes seules? Pas mal moins populaire... 

Bruno Marchand, président-directeur général de Centraide Québec et Chaudière-Appalaches, voit dans cette tendance à vouloir sélectionner ceux qui reçoivent les dons un reflet de l’individualisme et du consumérisme ambiant. «On veut donner sur le principe de ce qui nous fait plaisir, de ce qu’on trouve important», dit-il. «Je veux pouvoir choisir comme quand je vais au magasin choisir une chemise». 

Dans le même esprit, les gens se disent qu’ils sont les mieux placés pour s’assurer que leur argent est bien utilisé. «Je suis prêt à donner, mais je veux pas me faire enfirouaper par des gens qui en abuseraient ou des gens qui n’en auraient pas vraiment besoin», illustre M. Marchand. 

Une sorte de méritocratie du pauvre. Le «bon» pauvre est celui qui ne mérite pas son sort, qui a été malchanceux. Le «mauvais» pauvre est celui qui l’a un peu cherché, qui n’a pas travaillé assez fort pour s’en sortir. Les enfants malades et les cancéreux sont dans la première catégorie. Les prostituées, les ex-détenus, les malades mentaux sont dans la deuxième. 

Les causes les plus «nobles» sont favorisées. Résultat, on se retrouve avec «un filet humain où on aurait des mailles que pour certaines causes et un paquet de trous dans notre filet parce qu’on se dit : “bien ça, c’est des causes moins nobles, moins la saveur du mois”», dit Bruno Marchand. 

Évidemment, il y a encore une foule de bienfaiteurs qui donnent généreusement et font confiance aux organismes. Karina Bédard, de Cuisine collective Beauport, raconte par exemple qu’un monsieur est récemment venu la voir pour lui offrir trois lits avec des matelas. Une famille dont les enfants dormaient sur des matelas défoncés a été très heureuse de les recevoir. Aucune rencontre requise... 

Mélanie Veilleux, elle, ne recevra pas son panier de Noël. L’an prochain, elle sait quoi répondre si on lui propose le même genre de visite qu’elle a reçue cette année : «Ça va être un non automatique».

* Le vrai nom de Mélanie a été modifié pour garder son anonymat.

Marc Allard
Solitude : l’épidémie invisible

Nous les humains

Solitude : l’épidémie invisible

Stéphane revenait d’une boutique de vapotage sur la rue Saint-Joseph, à Québec, quand il est tombé sur le trottoir mouillé. Ses jambes ne voulaient plus le relever. Il a fait le chemin jusqu’à l’hôpital en ambulance.

À 55 ans, Stéphane souffre d’arthrose sévère et marche avec une canne. Il est resté deux jours à L’Hôtel-Dieu, n’avait finalement rien de cassé. Mais il y a autre chose qui le faisait souffrir.

Marc Allard
Pour en finir avec la réunionite

Le Mag

Pour en finir avec la réunionite

CHRONIQUE / Certains jours, je tombe si souvent sur des boîtes vocales que je soupçonne un complot.

Mais vous savez ce qui est encore plus frustrant qu’une boîte vocale? Un message qui dit quelque chose comme : «aujourd’hui, je serai absent du bureau, en réunion toute la journée». 

Toute la journée! On devrait dénoncer leurs patrons. C’est une forme de cruauté envers les travailleurs. 

Bon, ce n’est plus un secret pour personne : les organisations modernes souffrent de réunionite aiguë. Les employés en ont ras le bol et les cadres aussi. Mais la maladie est si enracinée qu’on dirait que les réunions s’additionnent en dépit de l’aversion généralisée.

Steven G. Rogelberg, professeur à l’Université de Caroline du Nord à Charlotte spécialisé dans l’étude des réunions, vient de publier un nouveau livre intitulé The Surprising Science of Meetings (La science surprenante des réunions, non traduit en français), dans lequel il raconte que les gens ont quatre sortes de réactions quand il leur explique ce qu’il fait dans la vie : 

Je fais juste ça, des réunions; 

 Si vous voulez en savoir plus sur les mauvaises réunions, suivez-moi pendant une journée;

 Parfois, on a des réunions sur les réunions; 

 Vous devriez étudier mon organisation, ce serait un cas exemplaire de réunions dysfonctionnelles.

Les recherches du professeur Rogelberg révèlent que les employés assistent régulièrement à huit réunions par semaine, alors que les cadres en assistent à douze, dont la plupart durent au moins une heure. Et c’est pire pour les directeurs, qui consacrent en moyenne 60 % de leurs heures de travail aux réunions. 

Une frappante infographie de la firme Atlassian montre par ailleurs que 91 % des travailleurs rêvassent, 39 % somnolent, et 73 % font carrément autre chose — genre lire leurs courriels, les nouvelles ou dérouler leur fil Facebook — durant les réunions. 

Pas étonnant que près de la moitié des travailleurs cités par la firme considèrent que les réunions sont la source numéro 1 de perte de temps au travail. 

Et pourtant, les réunions continuent à s’organiser à la pelletée, comme si c’était un mal nécessaire — ou une forme de procrastination institutionnalisée. Ce qui donne peut-être raison à l’économiste John Kenneth Galbraith qui a déjà dit que les «réunions sont indispensables si vous ne voulez rien faire». 

Alors, on fait quoi? Fini les réunions? 

Le problème, c’est que les réunions ne répondent pas tant à un besoin de productivité qu’à des besoins démocratiques, explique le professeur Rogelberg. L’inclusion, la participation, l’appartenance, la cohésion et le travail d’équipe seraient compromis sans les réunions. Vaut mieux une réunionite aiguë qu’une dictature. 

«Ce dont il faut se débarrasser, écrit Rogelberg, ce sont les mauvaises réunions, le temps perdu en réunion et les réunions facultatives.» 

Combattre le temps élastique

Une des solutions les plus solides pour augmenter l’efficacité des réunions est la contrainte de temps, selon l’auteur. 

Pour les réunions comme pour toutes sortes de tâches, le temps est élastique. Plus on en a à notre disposition, plus on a tendance à en prendre.

Il y a même un nom pour ce phénomène : la «loi de Parkinson», du nom d’un professeur d’histoire qui a écrit un article marquant dans The Economist en 1955. Cette loi veut que «le travail s’étale de façon à occuper le temps disponible pour son achèvement».

Pour contrer la loi de Parkinson, Rogelberg suggère de fixer à l’avance le temps d’une réunion — et de réduire sa durée habituelle de 5 à 10 %. Au lieu d’une réunion de 60 ou de 30 minutes, on peut donc passer à 50 ou 25 minutes. Et si ça semble suffisant, on peut essayer de retrancher encore quelques minutes. 

Le gros avantage de la contrainte de temps? Les participants à la réunion ont tendance à aller droit au but, plutôt que d’emmerder les autres avec leurs digressions. 

Mais il y a aussi un problème de nombre de participants. Plus il y en a, plus les réunions sont improductives. 

Jeff Bezos, le PDG d’Amazon et l’homme le plus riche au monde, a ainsi instauré la «règle des deux pizzas» pour limiter le nombre de personnes présentes à une réunion inévitable. 

La règle? Ne jamais tenir une réunion où deux pizzas ne pourraient pas nourrir tout le groupe. Ce n’est pas bon pour la ligne, mais au moins, ça met les réunions au régime. 

Marc Allard
La magie de l'imperfection

Le Mag

La magie de l'imperfection

Dès le premier cours, le prof de céramique l’a annoncé à ses étudiants.

La classe sera divisée en deux, a-t-il déclaré. Tous ceux du côté gauche seront notés sur la quantité de travail produit; tous ceux du côté droit seront notés sur la qualité.

Au dernier cours, toutes les poteries du premier groupe seront pesées sur une balance. Les notes seront attribuées selon le poids : 50 livres de céramique pour un «A»; 40 livres pour un «B»; 30 livres pour un «C» et ainsi de suite. 

Les membres du deuxième groupe, eux, n’auront qu’à fabriquer un pot. Ils auront tous les cours pour le faire. Mais leur création devait être parfaite pour obtenir un «A». 

C’est la fin de la session, les résultats sont compilés, et un curieux phénomène apparaît : les œuvres de la plus grande qualité ont toutes été façonnées dans le groupe noté sur la quantité… 

Que s’est-il passé? 

«Il semble que pendant que le groupe de «quantité» était occupé à abattre une pile de travail et à apprendre de ses erreurs, le groupe de «qualité» était assis à théoriser sur la perfection — et, au final, n’avait pas grand-chose de plus à montrer pour ses efforts que des théories grandioses et une pile d’argile morte», écrivent David Bayles et Ted Orland. 

Ces deux photographes ont écrit un puissant antidote contre la perfection intitulé Petit éloge des arts : repérer et surmonter les peurs propres à toute pratique artistique, d’où j’ai tiré cette histoire. 

Elle illustre un mal dont nous sommes nombreux à souffrir : la paralysie par l’analyse. Ou quand la quête de la perfection nous empêche d’agir. 

On a tous des projets qui nous tiennent à cœur, mais qu’on repousse à plus tard par crainte de se planter. Alors, on se dit qu’il faut tout planifier, se faire un plan de match détaillé. On lit, on regarde des vidéos, on consulte des professionnels, parfois à fort prix. 

Vous reconnaissez-vous dans un de ses scénarios? Je vais économiser quand mon budget sera terminé. Je vais manger mieux quand je vais avoir trouvé le régime le plus efficace. Je vais me coucher tôt quand j’aurai consulté un spécialiste du sommeil. Je vais faire de l’exercice quand j’aurai assez d’argent pour me payer un coach. Je vais commencer à travailler sur mon projet d’entreprise quand mon plan d’affaires sera terminé… 

C’est drôle, on entend souvent dire qu’«il n’y a personne de parfait». Mais on est nombreux à viser la perfection au jour 1 d’un projet. Pourquoi? 

Notamment parce ce que la planification donne l’illusion de l’action.

Prenons le budget. Tu passes des heures à analyser tes dépenses, tes revenus; tu fais des prévisions hebdomadaires, mensuelles, trimestrielles, annuelles. Mais… ah non, t’as oublié d’inclure les cadeaux, les abonnements électroniques et la SAAQ. 

Et là, tu continues à dépenser autant que d’habitude, parce qu’il te manque des colonnes dans ton tableau Excel. Sauf que t’as quand même l’impression de sortir du cycle de l’endettement. Attendez que je finisse mon budget, z’allez voir — la retraite à 45 ans. Tiens-toi bien, McSween! 

Bon, je ne dis pas qu’un budget, un plan d’affaires, un plan d’entraînement, une consultation chez un spécialiste ou toute autre forme de préparation sont des pertes de temps. Ce n’est jamais inutile de savoir où on s’en va. 

Sauf que, souvent, on ne le sait pas avant de commencer. La forme se définit à la pointe du crayon. Oui, il y aura des traits superflus, des brouillons dans la poubelle. Mais ce sera toujours le temps de repenser le concept ou de demander l’aide d’un pro une fois le mouvement amorcé. On avance lentement, peut-être, mais on ne fait pas juste regarder le paysage au loin. 

Alors, de quel côté de la classe de céramique voulez-vous vous asseoir? 

À gauche, s’il vous plaît, pas loin de la balance. 

Marc Allard
L’étonnant pouvoir des activités quotidiennes

Le Mag

L’étonnant pouvoir des activités quotidiennes

CHRONIQUE / Rachel Thibeault travaille depuis plus de 30 ans auprès de survivants. En Afrique, en Asie, en Amérique-Latine, au Moyen-Orient, l’ergothérapeute a aidé des victimes de torture, des orphelins du sida et des enfants soldats à rebondir de leurs traumatismes.

La semaine passée, j’ai appelé la professeure de l’Université d’Ottawa pour discuter avec elle de résilience, cette capacité qu’ont les humains à surmonter les chocs. 

Je lui ai parlé à la suite de ma rencontre avec Christian Maranda, cet ex-militaire de Valcartier blessé gravement en Afghanistan dont je vous ai raconté l’histoire la semaine dernière

Mais ç’aurait pu être vous, aussi. Ou quelqu’un de votre entourage. Un jour ou l’autre, la plupart des gens vivent un traumatisme : un accident de la route, un désastre naturel, un hold-up, une agression physique ou sexuelle, etc. 

Chez nos voisins américains, près de 90 % des gens ont subi un événement traumatique au cours de leur vie — et ça ne doit pas être si différent ici. Du nombre, environ 9 % développent un trouble de stress post-traumatique. 

Certains ne s’en remettent jamais tout à fait. D’autres finissent par reprendre le dessus, comme Christian Maranda. 

Et vous vous souvenez ce qui l’a aidé à s’en sortir ? 

Le kayak.

Mme Thibeault n’était pas étonnée. Ses expériences dans les zones «vulnérables» et ses recherches sur la résilience se rejoignent sur le rôle crucial des activités quotidiennes dans notre capacité à remonter la pente. 

Ç’a l’air banal, comme ça, des «activités». Et elles ont été longtemps snobées par les psys, qui traditionnellement se sont efforcés d’atténuer les symptômes : l’anxiété, l’hypervigilance, la peur, les flash-back, les pensées envahissantes, l’insomnie. 

Mais ces activités fonctionnent pour la santé mentale de la même manière que les exercices fonctionnent pour la forme physique. 

«Les circuits neuronaux de la résilience se développement un peu comme un muscle», dit Mme Thibeault. 

«Il faut que je me confronte à des résistances répétées et régulières, mais bien calibrées. Il faut sortir de notre zone de confort. Si on reste dans notre cocon, il n’y aura pas de résilience.» 

Mais attention, Rachel Thibeault ne parle pas de n’importe quelle activité. Elle parle d’activités «intentionnelles». Celles qui donnent du sens à notre vie, et pas juste du plaisir. 

Il y en a cinq catégories, que la professeure m’a permis de reprendre ici. 

  1. La centration : des activités qui mettent de l’ordre et/ou du mouvement, souvent vigoureux et répétitif, pour se libérer de la fébrilité (ex : jogger, faire la vaisselle, poids et haltères). 
  2.  La contemplation : des activités qui nous mettent dans un état de pleine présence/conscience du moment présent (méditation, prière, observation tranquille). 
  3. La création : des activités qui comblent notre besoin de beauté, en la créant surtout, mais aussi en l’appréciant (musique, peinture, cuisine).
  4. La contribution : des activités qui nous permettent de redonner, d’être des citoyens productifs et valorisés (travail, bénévolat)
  5. La communion : des activités qui renforcent nos liens d’appartenance, nous relient au «vivant» (ex : repas en famille, sport entre amis). 

Dans une présentation à la faculté de médecine de l’Université Laval, Rachel Thibeault soulignait «l’étonnant pouvoir que nous avons sur notre résilience». 

Une bonne partie (30 à 40 %) dépend de notre génétique, une petite partie (10 %) des circonstances de notre vie (riche ou pauvre, en santé ou non, marié ou divorcé, etc.) et la majeure partie (50 à 60 %) relève des activités intentionnelles qu’on pratique au quotidien. 

Mme Thibeault met toutefois en garde contre les activités qui nous font rester dans notre «bulle narcissique» et ne font que nous gonfler l’ego. 

Elle prescrit plutôt des activités qui nous permettent de vivre en «pleine conscience» du moment présent ou des activités qui mettent nos talents au service d’une cause... plus grande que nous-mêmes.

Marc Allard
La révolte contre les écrans

Le Mag

La révolte contre les écrans

CHRONIQUE/ «C’est quoi, on n’a plus le droit d’avoir du fun?», a dit l’ado à sa mère. «Oui, mais tu peux pas passer ta vie à jouer aux jeux vidéos!»

C’était dans l’aire de restauration des Galeries de la Capitale. En allant porter les plateaux sur notre table, j’ai été témoin de cette petite chicane de famille.

Les parents essayaient d’avoir une conversation avec leur fils. Mais ils ne pouvaient pas rivaliser contre le jeu sur son téléphone. Même sa poutine n’était pas de taille.   

Le père et la mère avaient l’air fâchés. Je les comprends. 

Pour beaucoup de parents, c’est une bataille sans fin contre les écrans. Les enfants pleurent pour avoir le iPad et piquent des crises quand on éteint Netflix; les ados ont de la misère à discuter sans jeter un œil à leur téléphone qui vibre aux 10 secondes ou passent toutes leurs soirées et leurs fins de semaine à gamer.

À l’école secondaire, les enseignants sont contraints de gaspiller une énergie incroyable à surveiller les élèves qui textent en classe. Dans les salles de cours à l’université, des légions d’étudiants déroulent leur fil Facebook sur leur portable pendant que le prof s’échine à expliquer des notions abstraites. 

J’ai déjà écrit dans cette chronique que des scientifiques n’hésitent pas à comparer les écrans à une drogue. La seule différence, disent-ils, c’est qu’ils peuvent entraîner une autre forme d’addiction — l’addiction comportementale, comme le gambling ou la cyberdépendance.  

Cette semaine, j’ai appris que des parents ailleurs dans le monde avaient entamé une révolte contre la mainmise des écrans dans leurs familles. Et cette révolte arrive de l’endroit même où les technologies de l’information sont conçues : la Silicon Valley.  

Dans cette région de la Californie qui abrite Apple, Google, Facebook et une myriade de grandes entreprises internationales et de start-up techno, un sombre consensus régional émerge, rapportait en fin de semaine une correspondante du New York Times à San Francisco.

Le consensus? Que les avantages des écrans comme outil d’apprentissage sont très exagérés, qu’ils freinent le développement des enfants et que les risques de développer une dépendance sont élevés. 

«Sur une échelle entre les bonbons et le crack, c’est plus proche du crack», a déclaré Chris Anderson, ancien rédacteur en chef du magazine techno Wired et maintenant grand patron d’une entreprise de robotique et de drones, à propos des écrans. 

Selon lui, les gens qui ont conçu ces produits et les observateurs de la révolution technologique étaient bien naïfs. «On pensait qu’on pouvait avoir le contrôle», dit-il. «Et c’est au-delà de notre contrôle. Ça atteint directement les centres du plaisir dans le cerveau en développement. Ça va au-delà de notre capacité à comprendre comme simples parents».   

Bref, les ingénieurs qui ont inventé les technologies que vous tenez entre vos mains sont ceux qui s’en méfient le plus. Même les grands patrons ont de moins en moins de gêne à déclarer leur réticence. 

Tim Cook, le pdg d’Apple, conseillerait à son neveu de ne pas joindre les réseaux sociaux; Bill Gates a interdit à ses enfants de posséder un téléphone avant l’adolescence et sa femme, Melinda, aurait souhaité qu’ils attendent encore plus longtemps. Steve Jobs avait lui-même déclaré qu’il ne laisserait pas ses jeunes enfants s’approcher d’un iPad. 

Les travailleurs de Silicon Valley connaissent les codes qu’ils ont programmés pour que vous ne vous vous déconnectiez pas du monde virtuel qu’ils ont créé : les pastilles rouges, les «j’aime» sous vos commentaires, les jeux vidéo en ligne qui déclassent votre personnage si vous arrêtez de jouer ne serait-ce que pour dormir, les nouveaux épisodes de séries qui s’enchaînent automatiquement. 

Parc et jeux de société

Dans la Silicon Valley, les parents sont devenus très stricts. Ils demandent même à leurs gardiennes de cacher tout téléphone, tablette ou ordinateur aux enfants. À la place, elles les amènent au parc et jouent à des jeux de société. 

Une nounou a confié au Times que ce zèle anti-techno lui rappelait une époque ou les enfants se comportaient mieux et savaient jouer dehors. Mais elle trouvait ironique de voir les parents revenir à la maison les yeux fixés à leurs téléphones, alors qu’elle avait dû débrancher la PlayStation. 

Au Québec, la préoccupation des parents pour le temps d’écran de leurs enfants ne se traduit pas de manière aussi radicale que dans la Silicon Valley. Peut-être qu’ils capotent. Et que chez nous, la modération a bien meilleur goût. 

Mais s’ils avaient raison, ces Californiens? Peut-être que les parents devraient restreindre beaucoup plus le temps d’écran de leurs enfants. Et les tenir loin des téléphones, tablettes et ordinateurs, le plus longtemps possible.  

Comme cet ado aux Galeries de la Capitale, beaucoup de jeunes ont du mal à décrocher des écrans. Et cette emprise a un coût important. Imaginez tout ce temps qu’ils ne consacrent pas à des occupations beaucoup plus satisfaisantes à long terme, que ce soit dans les sciences, les affaires, les arts ou le sport.

Je ne dis pas que les enfants devraient abandonner les p’tits comiques le samedi ou certains jeux vidéos qui font travailler leurs méninges. Mais je crois qu’on devrait réduire leur temps d’écran au minimum. Et donner l’exemple, nous, les adultes, en ne dégainant pas notre cellulaire à tout bout de champ.  

Au Québec aussi, on est peut-être mûrs pour notre révolte contre les écrans.

Marc Allard
Netflix en bécyk

Le Mag

Netflix en bécyk

CHRONIQUE / Un jour de semaine, après avoir coché une interminable liste de tâches au travail et à la maison, vous vous autorisez enfin à relaxer. Le «N» de Netflix est juste là, sur votre écran. Vous cliquez et télégloutonnez jusqu’à minuit.

Entre deux épisodes de votre série préférée, un regret vous traverse l’esprit : merde, j’ai encore négligé de bouger. Trop d’imprévus, pas eu le temps d’aller au gym. Encore. 

Ronan Byrne, un étudiant en génie à l’Institut technologique de Dublin, en Irlande, avait le même problème que vous. À la différence qu’il a inventé une solution : le Cycflix, un vélo stationnaire qui tient Netflix allumé tant que vous pédalez assez vite. 

«Si vous restez trop longtemps au-dessous de la vitesse, Netflix sera suspendu jusqu’à ce que vous repreniez votre vitesse», explique Byrne sur son blogue. 

Imaginez : plus vous visionnez, plus vous êtes en forme! Tapez-vous le nombre d’épisodes que vous voulez en bécyk, mais n’oubliez pas d’aller dormir. 

Bon, peut-être que vous n’avez pas les compétences qui vous permettraient de patenter le Cycflix chez vous, avec les instructions de Byrne. Mais le principe à la base de l’invention vaut le coup de s’en souvenir. Le blogueur James Clear, qui vient de sortir un livre très fouillé sur les habitudes, appelle ça le temptation bundling, qu’on pourrait traduire par le «jumelage de tentations».  

En somme, il s’agit de lier une action que vous avez envie de faire à une action que vous devez faire. Ronan Byrne, par exemple, a lié son désir de regarder Netflix à son défi de s’entraîner, explique Clear dans Atomic Habits (non traduit en français). 

Sans le savoir, je pratiquais moi-même le jumelage depuis un bout de temps. Souvent, j’écoute le podcast de la Soirée est encore jeune en faisant le ménage ou je m’entraîne en écoutant un livre audio. Récemment, je suis allé fermer notre lot au jardin communautaire pour l’hiver, une besogne que je repoussais toujours à plus loin. J’ai adoré ça parce que j’ai pu écouter un cours en ligne en même temps. 

J’adore apprendre, mais je hais les tâches ménagères. Alors j’essaie de combiner les deux : le plaisant et le plate.

Ça ne fonctionne pas toujours très bien. Je mets énormément plus de temps à faire la vaisselle quand je regarde les reprises du Tonight Show de Stephen Colbert.

Quand les deux actions se superposent mal, on peut toutefois les décaler. Par exemple, on regarde son fil Facebook après avoir fait 10 push-ups. Ça peut aussi fonctionner dans l’autre sens : on lit notre magazine préféré une demi-heure avant d’aller au lit pour être sûr de ne pas se coucher trop tard. 

Peu importe la déclinaison que vous adoptez, votre jumelage devrait fonctionner parce qu’il rend séduisantes des tâches qui vous rebutent. Ce n’est pas un Cycflix, mais ça devrait rouler quand même. 

Marc Allard
Ils vous aiment plus que vous pensez

Ils vous aiment plus que vous pensez

CHRONIQUE/ Début octobre, j'ai fait trois heures de route pour aller passer la soirée avec des inconnus.

C'était un samedi. Avec les enfants, j'accompagnais ma blonde à l'anniversaire d'une copine de longue date qui célébrait ses quarante ans.

Un superbe chalet dans Lanaudière, planqué dans la forêt d'automne, sur le bord d'une rivière. En arrivant, mes filles sont descendues au sous-sol rejoindre les autres flos. Dix secondes plus tard, elles jouaient avec leurs nouveaux amigos et on ne les a pas revues de la soirée. 

C'était un peu plus compliqué pour nous, les adultes. On est était entourés d'une bonne vingtaine d'étrangers, venus d'un peu partout au Québec et même de la Floride pour souligner les quatre décennies de la fêtée. 

Toute la soirée, j'ai donc fait du «small talk» avec des inconnus dont je n'avais pas retenu les prénoms. Finalement, j'ai beaucoup jasé et beaucoup ri avec eux. Et je les ai trouvés tous très sympathiques. 

Le lendemain, en conduisant vers Québec, je repensais à la soirée et à aux gens que j'ai connus. C'est là que le DOUTE m'a rattrapé.

Peut-être qu'ils m'ont trouvé emmerdant finalement... Peut-être que j'ai trop posé de questions (déformation professionnelle)... ? Peut-être que j'aurais pas dû célébrer aussi fort quand mon équipe a gagné aux mimes? Finalement, ils ne m'ont peut-être pas aimé... 

C'est comme ça chaque fois que je rencontre des gens. La plupart du temps, je les trouve très aimables. Mais je crains que ce ne soit pas réciproque. 

Cette semaine, j'ai été rassuré d'apprendre que j'étais loin d'être le seul à douter.

Dans une étude publiée en septembre dans la revue scientifique Psychological science, la psychologue sociale Erica J. Boothby, de l'Université Cornell, aux États-Unis, et ses collègues ont constaté que les gens s'inquiètent effectivement beaucoup de mal paraître aux yeux des gens qu'ils rencontrent. 

Mais les chercheurs sont allés plus loin : ils ont voulu voir si c'était vrai. Dans une série de cinq expériences, ils ont demandé à des inconnus de converser. Ensuite, ils ont demandé à chaque interlocuteur : pis, comment penses-tu qu'il t'as trouvé ? Et ils ont vérifié si la perception correspondait à la réalité. 

Leur conclusion ? Les gens vous haïssent bien plus que vous le pensez.

Ben non, c't'une blague! C'est le contraire : les gens que vous venez de rencontrer vous ont sûrement trouvé bien plus sympathique que vous le pensez. 

Voyez ce que les chercheurs écrivent : «Nous avons constaté que suite aux interactions, les personnes sous-estimaient systématiquement à quel point leurs partenaires de conversation les aimaient et appréciaient leur compagnie.»

C'est pareil pour les gars et les filles, peu importe la durée de la conversation. En anglais, les chercheurs ont surnommé ce phénomène le «liking gap», qu'on pourrait traduire machinalement par «fossé d'appréciation». 

Le problème de ce fossé, ce n'est pas tant qu'il existe. C'est que non seulement il nous stresse sur le coup, mais il peut nous empêcher de se faire de nouveaux amis.

Quand on suppose que quelqu'un ne nous aime pas la face, on est moins susceptible de tendre des perches pour développer de nouvelles relations.

Mais la question  reste : pourquoi les gens se déprécient-ils autant lors d'une première rencontre ?

Parce qu'ils ne voient pas les signaux positifs, trop occupés à se demander s'ils trop ci ou pas assez ça. 

«Ils semblent trop attachés à leurs propres préoccupations quant à ce qu’ils devraient dire ou ont dit pour que les autres les aiment», explique Margaret S. Clark, coauteur de l'étude dans une entrevue publiée sur le site de l'Université Yale. 

Il y a aussi une part d'autoprotection là-dedans, poursuit Mme Clark. «Nous sommes pessimistes et nous ne voulons pas présumer que les autres nous aiment avant de savoir si c'est vraiment vrai.»

Vous le savez maintenant : c'est vrai. Les nouveaux venus dans votre vie vous trouvent pas mal plus sympas que vous pensez.

Morale de l'histoire: on devrait être plus optimistes après les becs ou la poignée de main d'au revoir. Le doute peut aller se faire foutre.  

Marc Allard
La menace invisible

La menace invisible

CHRONIQUE / Si des extraterrestres voulaient envahir la Terre, ils ne débarqueraient pas avec une armée de bonshommes verts et des soucoupes volantes.

Ils ne sont pas niaiseux; ils savent que les Terriens risqueraient de riposter en menant une guerre à la Independance Day.
Non, les extraterrestres seraient plus futés que ça : ils inventeraient une arme de destruction massive trop abstraite pour qu’on s’énerve avec ça : les changements climatiques.
De leur planète, ils s’esclafferaient en décryptant le dernier rapport du Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (GIEC). Ah oui? Les Terriens devront «modifier rapidement, radicalement et de manière inédite tous les aspects de la société» pour éviter un réchauffement de 1,5 °C?
Hahaha! Ils savent bien que ça n’arrivera pas.
Pourquoi? Parce que le réchauffement climatique a tous les ingrédients psychologiques pour ne pas être pris au sérieux. Ou plutôt, il ne les a pas.
Il y a une douzaine d’années, Daniel Gilbert, professeur au département de psychologie de l’Université Harvard, a écrit un article auquel je reviens chaque fois que je me demande pourquoi les humains font si peu pour contrer une menace potentiellement si dévastatrice.
Le cerveau humain, explique le psychologue social, réagit particulièrement à une menace lorsqu’elle est : A) humaine plutôt qu’inanimée; B) moralement transgressive; C) à court terme plutôt qu’à long terme; et D) soudaine plutôt que progressive.
Bref, les changements climatiques ont tout pour passer sous le radar cérébral. Ils ne sont pas humains comme des terroristes. Ils ne franchissent pas de normes morales comme le viol. Ses pires conséquences sont encore relativement loin, contrairement à la crise du fentanyl, mettons. Et elles se produisent graduellement, sans trop qu’on les remarque, à l’inverse des fluctuations de la météo, par exemple.
«Le cerveau humain est extrêmement sensible aux changements de lumière, de son, de température, de pression, de taille, de poids et de presque tout le reste, écrit Gilbert. Mais si le taux de changement est suffisamment lent, le changement ne sera pas détecté. Si le bourdonnement d’un réfrigérateur augmentait en quelques semaines, l’appareil pourrait chanter en soprano d’ici la fin du mois et personne ne s’en aviserait».
Ça ne veut pas dire que les humains sont incapables de se dresser contre les changements climatiques. L’évolution nous a quand même dotés d’une certaine préoccupation pour le futur. C’est pour ça qu’on pense à mettre de l’argent dans nos REER et qu’on installera bientôt nos pneus d’hiver.
Mais cette innovation de l’esprit n’en est qu’à ses débuts, note Daniel Gilbert. «L’application qui nous permet de réagir aux balles de baseball visibles est ancienne et fiable, mais l’application additionnelle qui nous permet de réagir aux menaces qui se profilent dans un futur invisible est encore en phase de test bêta», écrit-il.
Ce n’est pas rassurant pour l’avenir de l’humanité, je sais. On peut espérer que le rapport du GIEC va entraîner un énorme mouvement social et politique dans le monde. Qu’on va se mettre à consommer beaucoup moins et réduire drastiquement nos émissions de gaz à effet de serre.
Mais si j’étais un extraterrestre, je dormirais tranquille. 

Marc Allard
La visualisation négative

Nous les humains

La visualisation négative

CHRONIQUE / Tim Ferriss venait de perdre un ami proche, mort du cancer, et sa blonde, qu’il pensait marier, lui a écrit une lettre pour lui dire que c’était fini.

À l’époque, l’auteur de best-­sellers sur la productivité comme La semaine de 4 heures ou La tribu des mentors travaillait 14 heures par jour. Il prenait des stimulants pour tenir le coup et des antidépresseurs pour se calmer et dormir. Des idées noires le hantaient.

Pour comprendre son mal de vivre, il s’est mis à lire frénétiquement. Et il est tombé sur une citation de Sénèque, un des plus célèbres représentants du stoïcisme, une philosophie gréco-romaine qui s’est révélée pour lui un bouclier contre la souffrance.

La citation disait : «Nous souffrons plus souvent de l’imagination que de la réalité». 

Intrigué, Ferriss a lu Sénèque et s’est approprié une ses stratégies pour contrer l’anxiété — la præmeditatio malorum, qui signifie «la préméditation des maux». 

Au moment où tant de gens prônent la «pensée positive», l’idée est assez contre-intuitive. Elle consiste, en gros, à imaginer le pire scénario qui puisse se produire si on fait quelque chose, une sorte de visualisation négative.

Pour Ferriss, la visualisation passe par un crayon et du papier. Sur la première page, on détaille nos peurs, on songe aux conséquences potentielles d’un échec et aux manières de diminuer la probabilité que ça arrive. Sur la deuxième, on imagine les bénéfices qu’on peut tirer d’avoir au moins essayé.

Et, sur la troisième page, on réfléchit à ce que l’auteur appelle le «coût de l’inaction», c’est-à-dire que ça coûte de rester paralysé. Ferriss suggère qu’on se demande : si j’évite les choses qui me font peur, à quoi ressemblera ma vie dans six mois, douze mois, trois ans?

Disons, par exemple, que vous êtes célibataire et qu’un gars ou une fille vous intéresse. Mais que vous êtes terrorisé à l’idée de lui proposer une date

Alors, vous imaginez le pire qui pourrait arriver. Elle ou il pourrait vous dire non? Vous pourriez vous sentir rejeté? Votre estime pourrait en prendre un coup? 

Et même s’il ou elle a dit non, se pourrait-il que vous réalisiez que ce n’était pas si pire, finalement? Que vous avez réuni le courage de lui demander. Que ce sera plus facile la prochaine fois?  

En revanche, que se passera-t-il si vous ne faites rien? Vous pourriez passer à côté d’une future blonde ou d’un futur chum? 

Ferriss va jusqu’à attribuer une note de 1 à 10 aux conséquences d’un échec ou aux bénéfices d’une réussite, selon l’impact qu’ils auront dans sa vie. OK, s’il ou elle refuse d’aller prendre un café? Mettons 3 sur 10 — ça fait mal, quand même. S’il ou elle accepte et que ça fonctionne entre vous deux? Un bon 8 sur 10. 

Quand on compare les deux scores, les gains potentiels dépassent clairement les pertes. Le cœur comblé supplante l’ego cabossé. 

«Les êtres humains sont doués pour considérer ce qui pourrait aller mal quand ils font une chose nouvelle, dit Ferris dans une présentation Ted Talk. [...] Nous ne considérons pas souvent l’horrible coût du statu quo, de ne rien changer.» 

C’est une manière très rationnelle de voir des enjeux émotionnels. Mais c’est une des idées fortes du stoïcisme : se détacher de la peur par la raison.

Ferriss est aujourd’hui un auteur à succès et il est aux commandes d’une des baladodiffusions les plus populaires au monde dans le domaine des affaires sur iTunes. Il est aussi bipolaire et a fait plusieurs dépressions au cours de sa vie.

Dans sa présentation sur Ted Talk, il explique que le stoïcisme et l’exercice du pire scénario lui ont permis de ne pas rester paralysé par ses peurs. C’est son «filet de sécurité le plus fiable contre la chute libre émotionnelle», dit-il. 

La visualisation négative est une étrange technique, c’est vrai. Mais au pire, ça ne coûte pas grand-chose d’essayer...  

Marc Allard
La compétence faciale

Chroniques

La compétence faciale

CHRONIQUE / Le 26 septembre 1960, John F. Kennedy a affronté Richard Nixon lors du premier débat présidentiel télévisé aux États-Unis.

Kennedy était bronzé et reposé. Nixon était pâle et fatigué à la suite d’une récente hospitalisation.

Le premier avait l’air calme et confiant; le second malade et en sueur. 

À l’époque, de nombreux électeurs écoutaient encore le débat à la radio, mais la télé la surpassait déjà.

Les téléspectateurs disaient que Kennedy avait gagné le débat. Mais surprise: la grande majorité de ceux qui l’avaient écouté à la radio disaient que Nixon l’avait emporté. 

Est-ce que les apparences comptent en politique? C’est une bonne question à se poser, je trouve, en cette période de campagne électorale québécoise.

Aux dernières nouvelles, on est censé voter selon nos convictions. Quand vous écoutez les débats entre Philippe Couillard, Jean-François Lisée, François Legault et Manon Massé, ce qu’ils disent est supposé avoir beaucoup plus de poids que ce dont ils ont l’air, non?

Bon, vous êtes peut-être prêts à avouer que l’apparence joue un rôle mineur. Vous devriez peut-être vous méfier davantage de vous-mêmes. 

Une série d’expériences fascinantes en psychologie politique a montré qu’un facteur compte plus que tous les autres lorsque vient le temps d’élire un candidat: l’«apparence de compétence». 

Non, ça n’a pas grand-chose à voir avec la beauté physique, mais tout à voir avec la perception qu’un candidat est qualifié et capable de faire le boulot. 

Et ce qui est particulier, c’est que les gens peuvent se former une opinion de la compétence d’un candidat seulement en voyant son visage — il n’a même pas besoin de parler. Appelons ça la compétence faciale.  

Il y a une dizaine d’années, le professeur de psychologie Alexander Todorov, de l’Université Princeton, a demandé à un millier d’étudiants de donner leur avis sur une série de candidats à une centaine d’élections sénatoriales américaines en se basant uniquement sur leurs photos.

Pour chaque paire de visages inconnus, les étudiants devaient répondre à des questions comme: «qui a l’air le plus honnête?», «à qui feriez-vous le plus confiance?», «qui est le plus compétent?» 

Plus que l’honnêteté ou la confiance, la perception de compétence permettait de prédire le résultat des élections. Ainsi, les candidats qui avaient l’air les plus compétents remportaient la course dans 70 % des cas. 

L’étude de Todorov a aussi été reproduite dans plusieurs pays: Brésil, Bulgarie, Danemark, Finlande, France, Italie, Japon, Mexique et Royaume-Uni. Plus étonnant encore: des enfants suisses ont réussi à prédire les résultats d’élections françaises juste en se basant sur des visages. 

Ces résultats démontrent tout le pouvoir des premières impressions. Imaginez : avant de décider quel politicien avait l’air le plus compétent, les répondants voyaient les paires de photos pendant moins d’une seconde et parfois aussi peu que 100 millisecondes. 

Dans son livre Face Value: The Irresistible Influence of First Impressions (non traduit en français), Alexander Todorov explique que les électeurs indécis ou peu informés sont plus susceptibles de se laisser influencer par leurs premières impressions et de chercher à les confirmer avec des faits aléatoires. 

Chez les hommes, les visages plus masculins, plus étroits, avec un menton plus proéminent et un nez plus large, apparaissaient plus dominants. Et les visages «dominants» donnaient la plus forte impression de compétence.

Mais est-ce une illusion? Oui. La science n’a montré aucun lien entre certains traits du visage et la compétence. 

Vrai, «les politiciens qui ont l’air compétents sont plus susceptibles de gagner les élections», affirme Todorov. Mais une impression n’est pas la réalité. 

Alors attention aux pancartes électorales, elles pourraient vous influencer plus que vous pensez.

Marc Allard
Ikigai: l’art japonais de vivre vieux et heureux

Marc Allard

Ikigai: l’art japonais de vivre vieux et heureux

CHRONIQUE / Je cherchais à en savoir plus sur l’ikigai, présenté comme le «secret» japonais pour vivre longtemps et heureux. Alors, j’ai appelé dans un restaurant de sushis.

Je suis tombé sur la douce voix de Tatsuko Miyanagi, serveuse au Hosaka Ya, à Limoilou. Je pensais que l’ikigai était un mot mineur au Japon, le genre qu’on lance quand tout va bien, une sorte de «tiguidou» du soleil levant. J’ai demandé à Tatsuko ce qu’elle en pensait. 

Elle m’a dit qu’au contraire, c’est un mot chargé d’une signification existentielle. Ikigai veut dire «raison d’être» ou «raison de vivre». Plusieurs Japonais pensent que chacun est né pour accomplir un destin particulier, et qu’il faut le trouver et le suivre pour bien vivre sa vie. 

Bon, ce n’est quand même pas un sujet de conversation quotidien, nuance Tatsuko. À Kyoto, d’où elle vient, les gens ne se demandent pas chaque jour: «Pis, as-tu trouvé ton ikigai?» N’empêche, c’est une préoccupation latente.

Tatsuko est bien placée pour le savoir. C’est en quelque sorte son ikigai qui l’a amenée à Québec. 

Depuis l’adolescence, Tatsuko rêve de devenir bijoutière-joaillière. Et c’est dans un atelier du Vieux-Québec qu’elle a trouvé son mentor. Il s’appelle Michel Zimmerman. Il pratique le métier depuis 37 ans dans sa plus pure tradition: il fabrique tous ses bijoux à la main, à partir de métal laminé, sans moulage.

«Je suis venue à Québec juste pour apprendre sa méthode, dit Tatsuko à propos de M. Zimmerman. Et je ne l’ai jamais regretté.»

Il y a quelques années, après avoir vu les vidéos de M. Zimmerman sur YouTube, elle lui a demandé de faire un stage. Il a dit oui. Depuis, Tatsuko s’est établie à Québec, qu’elle considère chez elle. D’autant plus qu’elle est tombée amoureuse d’un gars de la place: le fils de M. Zimmerman, Pierre. 

Maintenant, Tatsuko travaille trois jours par semaine dans l’atelier de Michel Zimmerman, sur la côte de la Fabrique. Elle fabrique notamment des bagues pour la bijouterie Zimmerman et pour des clients japonais. Elle profite toujours des conseils de son mentor et tripe toujours autant sur son métier. 

«J’adore ça!, dit-elle. C’est ma passion.»

Marc Allard
Les joies gratuites

Les joies gratuites

CHRONIQUE / Vous ne pourrez pas dire que je ne pense pas à vous. Parfois, il m’arrive même de relire vos courriels un an plus tard.

Récemment, j’ai croisé la chute Montmorency en auto et j’ai relu le message d’un monsieur qui m’avait écrit au printemps 2017 pour me parler des «grouillants».

«Hier, à l’heure du souper, je suis passé par la chute Montmorency. Je ne saurai pas trouver les mots pour décrire cette chute gonflée à ce temps-ci de l’année. De partout où je me déplaçais, elle m’apparaissait différente, je ne me lassais plus de l’observer, de l’entendre», m’a-t-il écrit. 

Pendant ce temps-là, me ­décrivait-il, une bonne dizaine de coureurs montaient les 487 marches de l’escalier «panoramique» au flanc de la falaise. «Certains avaient des moniteurs cardiaques attachés à leur avant-bras. Combien parmi eux ont pris le temps de faire une méditation devant la chute après leur exercice? Je lance un chiffre comme ça : 0.»

Par «méditation», le lecteur ne voulait pas dire de s’asseoir, de fermer les yeux et de se concentrer sur sa respiration. Il parlait de méditer dans le sens de contempler la beauté d’une chute majestueuse. Une chute que seuls les touristes s’arrêtent pour regarder, mais que les coureurs ont réduit à un accessoire de jogging. 

Le monsieur, un homme dans la soixantaine, avait un nom pour ces gens très actifs qui n’ont pas de temps pour la contemplation. Ils les appelaient les «grouillants».

L’expression m’est restée en tête depuis. Et je dois vous dire que ces temps-ci, j’en vois partout, des grouillants. Sur les trottoirs, au parc, dans la forêt, sur les lacs. Ils courent, ils nagent, ils roulent, ils grimpent, ils pagaient.

Je n’ai rien contre le sport, même que je joue à la pétanque le dimanche soir. Reste que quand on passe son temps à surveiller son rythme cardiaque sur sa montre, difficile d’admirer la beauté qui nous entoure. 

Il peut y avoir un temps pour les deux, bien sûr. Mais comme le notait mon envoyé spécial à la chute Montmorency, on dirait qu’il y en a juste pour le premier. 

«La beauté des choses existe dans l’esprit de celui qui les contemple», disait le philosophe David Hume, que je n’ai jamais pris le temps de lire, mais qui a de très belles citations sur Internet. 

Peu importe, c’est vrai : on ne peut apprécier la grâce des choses qu’en s’arrêtant pour les contempler. L’observation attentive donne accès à tous les remous de la conscience : images, sons, saveurs, sensations, émotions et pensées susceptibles de nous procurer des expériences positives.

Au secondaire, j’avais un prof de morale qui nous parlait souvent des «joies gratuites», ces petits moments du quotidien qui nous font du bien et qui ne coûtent rien, genre enfiler un vêtement propre, faire la grasse matinée le samedi, plonger dans une piscine un jour de canicule, recevoir un compliment, boire une bière après une journée de travail et, oui, regarder un coucher de soleil.

Durant des années, j’ai trouvé cette idée épouvantablement quétaine. Mais en lisant sur la populaire pratique bouddhiste de la «pleine conscience» — qui consiste, en gros, à être attentif au moment présent —, j’ai réalisé qu’on loupait effectivement beaucoup de joies gratuites dans une journée. Or, qui peut vraiment se passer d’un truc gratuit? Et joyeux? 

Pour que les joies gratuites enchantent notre cerveau, le neuroscientifique Rick Hanson recommande de les savourer au moins 20 à 30 secondes, en ne se laissant pas distraire par autre chose. 

Je ne sais pas si les grouillants y arrivent. Chaque fois que je roule vers la Côte-de-Beaupré et que je passe devant la chute Montmorency, j’ai une petite pensée pour eux. J’espère qu’ils prennent le temps d’apprécier la beauté de ce vertigineux plongeon de la rivière Montmorency vers le fleuve Saint-Laurent. Et je me dis que, moi aussi il serait peut-être temps que je m’y arrête. 

En attendant, il y a bien d’autres joies gratuites. Encore plus en vacances...! De retour dans trois semaines. 

Marc Allard
Comment créer sa chance

Chronique

Comment créer sa chance

CHRONIQUE / Les milliers d’acteurs qui courent les auditions à Los Angeles rêvent d’être chanceux comme Harrison Ford.

Vous ne le saviez peut-être pas, mais l’inépuisable comédien derrière deux des plus illustres héros hollywoodiens — Han Solo et Indiana Jones — a failli tomber dans le ravin de l’anonymat.

Quand il est arrivé à Los Angeles dans les années 60 en espérant briller à l’écran, Ford a reçu si peu d’attention qu’il a été obligé de se trouver un boulot de menuisier. Un jeune réalisateur l’a embauché pour installer des armoires dans sa maison. Ils se sont bien entendus, et le réalisateur lui a confié un petit rôle dans un film à petit budget qu’il était en train de tourner.

Le film, refusé par six studios jusqu’à ce que Universal se lance, s’intitulait American Graffiti. Contre toute attente, il a finalement été un énorme succès. Son réalisateur? Un dénommé George Lucas. Quelques années plus tard, Lucas allait donner un rôle à son ami dans un autre film qui n’excitait guère les studios: Star Wars. The rest, comme on dit, is history.

«Pour Ford, la rencontre fortuite avec Lucas a mené à une cascade d’événements qui l’ont conduit à devenir une des plus grandes stars de sa génération. Si ce n’avait pas été des armoires, il n’aurait peut-être jamais été catapulté dans la célébrité internationale avec Star Wars», écrivent Janice Kaplan et Barnaby Marsh dans leur fascinant nouveau livre sur la chance, intitulé How Luck Happens (Comment la chance se produit, pas encore traduit en français).

Un jour ou l’autre, on fait tous des rencontres chanceuses. On ne croise peut-être pas des George Lucas, mais des gens qui nous aident à trouver un boulot formidable, notre BFF ou l’âme sœur.

Plusieurs personnes ont l’impression que la chance ne relève que du hasard. Or, on aurait beaucoup plus de contrôle sur elle qu’on le pense, font valoir Kaplan, journaliste, éditrice et productrice de télé, et Marsh, un expert de la prise de risque, chercheur aux prestigieuses universités Harvard et Princeton.

D’entrée de jeu, les auteurs citent le philosophe stoïcien Sénèque qui disait: «La chance est ce qui arrive quand la préparation coïncide avec l’opportunité», et ça résume bien leur conception de la chance.

Les gens chanceux, expliquent-ils, sont en général plus persistants que les autres. Ils cognent aux portes jusqu’à ce qu’elles s’ouvrent et ne se laissent pas abattre quand elles restent fermées. L’auteur John Grisham, par exemple, a été rejeté par 28 maisons d’édition avant qu’il y en ait qui accepte de publier son premier roman, Le Droit de tuer. Trente ans plus tard, Grisham a vendu plus de 275 millions de livres dans le monde.

Savoir se placer au bon endroit est aussi une habileté caractéristique des chanceux. Kaplan et Marsh donnent l’exemple de Wayne Gretzky. Le célèbre numéro 99 est réputé pour sa stratégie qui consiste «à aller où la rondelle s’en va, et pas où elle est».

On peut voir cette stratégie à l’œuvre dans l’immobilier. Les entrepreneurs achètent des propriétés dans des quartiers qui commencent à être populaires, juste avant que des nouveaux résidents s’y précipitent et fassent augmenter les prix.

Ceux qui gravitent dans le monde des affaires ont tous entendu parler des vertus du réseautage. C’est vrai que plus on «réseaute», plus les probabilités augmentent que la chance nous tombe dessus.

Pour un chercheur d’emploi, par exemple, Kaplan et Marsh parlent de l’importance de mobiliser non seulement ses «liens forts» (famille, amoureux, amis), mais ses «liens faibles» (connaissances), ce qui multiplie les opportunités. Le même principe s’applique à l’amour. Les célibataires qui enchaînent les séries télé ou fréquentent toujours le même bar ont moins de chances de se trouver un partenaire. Par contre, s’ils sortent de leur zone de confort et vont parler à des inconnus dans un 5 à 7 ou s’inscrivent à un cours de danse, ils devraient faire beaucoup plus de rencontres intéressantes.

Bien sûr, le hasard compte aussi pour beaucoup. Oui, le beau blond ou la belle brune que vous croisez dans un resto, le chercheur de têtes que vous rencontrez dans une ligue de volleyball, l’ami potentiel qui vient de déménager à côté de chez vous donnent l’impression d’être tombés du ciel, et leur arrivée dans votre vie est effectivement fortuite. Mais si vous n’osez pas proposer une «date», offrir vos services ou inviter le voisin à prendre une bière, c’est certain: il ne se passera rien.

Au final, répètent Kaplan et Marsh, c’est ce qu’on fait de notre chance qui compte encore plus que la chance elle-même. Oui, Harrison Ford a été chanceux de rencontre George Lucas. Mais s’il ne l’avait pas persuadé de lui confier les rôles de Han Solo et Indiana Jones, il installerait peut-être encore ses armoires.

Marc Allard
Les fausses urgences

Chronique

Les fausses urgences

CHRONIQUE / Ces temps-ci, les magazines foisonnent de suggestions de lectures estivales. Souvent, les articles sont surmontés d’une photo d’un lecteur plongé dans un livre sous un parasol, avec une pile d’autres bouquins qui attendent leur tour sur une petite table extérieure.

Pour ma part, je tente depuis trois étés de terminer Le Chardonneret, un roman de 786 pages. Je l’avance un peu en vacances. Mais le reste de l’été, je n’ai pas le temps. Ou en tout cas, je ne le prends pas. Il y a toujours quelque chose de plus urgent.

Il y a du ménage à faire, de la paperasse à remplir, des comptes à payer, des courses à faire, de la bouffe à cuisiner, des réparations à faire sur la maison... et des statuts Facebook à «liker».

Ça me fend le cœur de ne pas lire plus de romans parce que j’adore ça et que ça empêche mon cerveau de ramollir. Mais pour vraiment en profiter, il faut que je sois en mesure de m’y plonger et de maintenir ma concentration pendant un bon bout de temps. C’est plaisant, mais exigeant.

Alors, je fais passer tout le reste avant.

J’ai appris pourquoi la semaine passée en lisant un article du New York Times intitulé «Pourquoi votre cerveau vous pousse à accomplir des tâches moins importantes».

C’est à cause d’un phénomène appelé «l’effet d’urgence». En gros, c’est que notre esprit a tendance à prioriser les activités qui donnent une satisfaction immédiate plutôt que les celles qui offrent une récompense à long terme.

C’est pourquoi lorsque vous songez à vous atteler à une activité plus laborieuse, votre cerveau se trouve soudainement un paquet de tâches plus pressantes.

Le journaliste, Tim Herrera, racontait par exemple qu’avant de commencer à écrire sa chronique, il avait rempli des documents pour renouveler son passeport; coupé les ongles de son chat; acheté des articles ménagers; répondu à quelques messages sur Instagram; et mangé une collation.

Quoi faire pour déjouer son cerveau?

Herrera suggère d’emprunter un truc à l’ancien président américain Dwight D. Eisenhower, qui avait l’habitude de trier ses tâches en quatre catégories : important/urgent; important/non urgent; non ­important/urgent ; non ­important/non ­urgent. Les tâches urgentes sont celles qui ont une date butoir et les tâches importantes sont celles qui ont du sens pour vous.

Cette semaine, j’ai réécouté le Ted Talk de Laura Vanderkam, une spécialiste de la gestion du temps, qui racontait sa rencontre avec une femme très occupée, qui gère une entreprise avec 12 salariés, et a six enfants. Vanderkam l’a appelée pour convenir d’un rendez-vous un jeudi matin. Elle n’était pas disponible. C’était prévisible, non?

Eh bien la femme d’affaires ne travaillait pas ce matin-là. Elle était partie en randonnée. Il faisait beau et elle avait envie de se promener. Intriguée, Vanderkam lui a demandé comment elle avait trouvé du temps pour se balader en montagne.

«Tout ce que je fais, chaque minute passée, c’est mon choix», lui-t-elle répondu.

C’est une nuance éclairante. Souvent, quand on ne fait pas un truc qu’on aurait aimé accomplir, on fournit la raison habituelle : «ah, je n’ai pas eu le temps». On devrait plutôt dire : «je n’ai pas pris le temps».

Parce que, oui, c’est souvent un choix. La liste des «il faut que» est inépuisable et on pourrait y consacrer notre été au complet. Mais pendant ce temps-là, la vie passe et notre santé mentale en souffre. Alors peut-être qu’on devrait traiter les activités qui nous font du bien à l’âme avec le même empressement que les «vraies» priorités?

Le choix de céder à de fausses urgences donne la satisfaction immédiate de la tâche accomplie. Mais il peut nous empêcher de terminer des projets qui nous tiennent à cœur. Ne serait-ce que de finir un roman…

Sois gentil, ferme-la!

Chronique

Sois gentil, ferme-la!

Sois gentil, ferme-la! Le spectacle venait de commencer au parc de la Francophonie, j’avais hâte de me remplir les oreilles de l’électro-lounge planant de Bonobo. Mais à côté de moi, il y avait une bande de vingtenaires qui jasaient en gueulant comme dans un bar.

Ils se racontaient leurs péripéties de la semaine et riaient à gorge déployée. Autour d’eux, tout le monde les regardait avec des gros yeux.

Mais les trois gars et les deux filles avaient du fun à jacasser et à se taper les cuisses en buvant leur Coors Light. Bonobo avait beau déployer toute son artillerie musicale sur scène — ils n’en avaient rien à foutre. Ils étaient juste là pour socialiser.
Irrité, j’ai fait signe à un des gars de baisser le ton. Il a roulé les yeux et s’est retourné vers ses amis, l’air de dire : c’est quoi le rapport.

Le rapport, c’est que la plupart des spectateurs du Festival d’été — ou dans n’importe quel show, d’ailleurs — vont là pour écouter la musique d’un artiste. Pas pour t’entendre raconter ta semaine ou des jokes de mononcle.

C’est peut-être parce que je vieillis que je deviens plus grincheux. Mais j’ai l’impression qu’il y a de plus en plus de jeunes gens qui ne savent pas se comporter dans une foule. Il me semble que c’est la moindre politesse de cesser de bavarder quand les premières notes résonnent, non?

Évidemment, on n’est pas dans un concert de classique. Tu peux gueuler tant que tu veux pour encenser un artiste, demander un rappel ou lui lancer un «ON T’AIIIIME» (insérez le nom de votre musicien préféré) à lui fendre le cœur.

Évidemment que le plaisir d’un spectacle n’est pas qu’auditif. Il est aussi dans le sentiment de communion avec l’audience et ceux qui s’agitent sur scène. Mais si t’as envie de jaser d’autre chose avec tes amigos, s’il vous plaît, fais ça ailleurs — ça gâche la communion.

Oh, et si tu reçois un appel sur ton cell, pas obligé de le prendre non plus… C’est le bon moment de texter.

Cette semaine, mon ancien collègue et animateur à la radio de Radio-Canada, Guillaume Dumas, a mis sur Facebook un article de Stephen Thomson, de la radio publique américaine NPR. Le journaliste et critique de musique répondait à un lecteur qui lui demandait : «Puis-je demander à des personnes qui parlent fort à un concert en plein air de se la fermer?»

Thomson expliquait que c’était pire de bavasser à haute voix lors d’un spectacle à l’intérieur. Les conversations dans une salle sont un peu comme de la «fumée secondaire», illustrait-il. «Mais à l’extérieur, le calcul est plus compliqué, considérant notamment l’espace dont vous disposez».

Le critique musical suggère des moyens pacifiques de faire part de votre mécontentement : dévisager, faire un «chut!» ou y aller avec des affirmations qui commencent par «je», comme : «J’ai de la misère à entendre le spectacle»...

«Prononcer quelques mots doux à la poursuite de la quiétude n’est pas un vice», écrit Thomson.

Et si on n’est pas trop coincé, on peut juste changer de place. Heureusement, le parc de la Francophonie respirait un peu pour Bonobo, et c’est ce qu’on a fait. 

Au milieu du spectacle, j’ai regardé en arrière et j’ai vu le club social qui jacassait encore. Un des gars m’a vu. 

Cette fois, c’est moi qui ai roulé les yeux.

Gentleman Grohl

Chronique

Gentleman Grohl

CHRONIQUE / La mère de Dave Grohl, Virginia, part souvent en tournée avec les Foo Fighters. Elle a l’habitude de s’assoir sur une chaise pliante sur le côté de la scène. De là, elle aime voir l’euphorie des fans devant les prestations déchaînées de son fils.

«C’est le meilleur siège», a-t-elle confié à un journaliste du Guardian. «J’aime regarder le public. Je ne veux pas qu’ils me voient, alors je reste en arrière. Mais j’aime leur réponse.»

Elle a de quoi être fière de son Dave. À 49 ans, il est le meneur d’une des formations rock les plus populaires au monde, en plus d’avoir été le batteur de Nirvana, groupe phare du grunge.

Après plus de deux décennies de carrière, les Foo Fighters font encore partie des têtes d’affiche des plus grands festivals de musique de la planète. Lundi, ils seront d’ailleurs au Festival d’été de Québec, devant une foule qui s’annonce gigantesque sur les plaines d’Abraham. 

Mais vous savez de quoi maman Grohl est la plus fière ? Du titre de «l’homme le plus gentil du rock» maintes fois décerné à son fils. 

Dans une livre que Virginia Grohl a écrit sur les mères de rock stars — elle a notamment interviewé celles de Pharell, de Dave Matthews, d’Amy Winehouse, de Michael Stipes (REM) et de Mike D’s (Beastie Boys) —, elle rapporte notamment que les mères «apprécient secrètement» les actes de générosité et de gentillesse de leur progéniture, pas mal plus que les Grammy. 

Il faut dire qu’elle est choyée en la matière. Des exemples? En tournée, Dave Grohl a remplacé le batteur malade de Cage The Elephant qui faisait la première partie des Foo Fighters. Il a joué dans les garages de ses fans. Il soutient financièrement une quinzaine de fondations. Il est réputé pour être un des gars les plus accueillants en coulisse. Il a déjà laissé 2000 $ de pourboire au bar d’un hôtel de Philadelphie.

Et on l’a vu à Québec en 2015 : il s’est fait construire un trône sur scène pour être capable de jouer quand même malgré sa jambe cassée. Il a réussi à enflammer les Plaines même sous un déluge de pluie, jusqu’à ce qu’un orage gâche la fête. Les Foo ont promis de revenir. Ils ont tenu promesse. 

Alors qu’il pourrait très bien être une autre de ces vedettes narcissiques et capricieuses, Dave Grohl s’efforce d’être un gentleman. C’est intrigant, non? Pourquoi un homme si riche et adulé tient-il à être aussi gentil? 

Sans doute parce que ça lui fait du bien à lui aussi.

Dans nos sociétés individualistes, il y a un tas de gens qui croient dur comme fer au chacun pour soi. Qui pensent que le chemin de la béatitude passe par l’incessante satisfaction des désirs, l’égoïsme dans le tapis.

Mais la recherche moderne va à l’encontre de cette idée. Elle a montré que, peu importe notre niveau de richesse, le fait de consacrer des ressources à d’autres, plutôt que d’avoir de plus en plus pour soi-même, apporte un bien-être durable.

Des chercheurs ont notamment constaté que la gentillesse était le plus important indice de la satisfaction et de la stabilité dans un couple. 

Vous trouvez peut-être que l’émission Donnez au Suivant, où Chantal Lacroix exauce le vœu d’une personne qui doit à son tour rendre la pareille, en aidant quelqu’un d’autre, est quétaine. Mais les actes de gentillesse aléatoires sont une des stratégies les plus efficaces pour ajouter du bonheur dans sa vie, indique la chercheuse en psychologie positive Sonja Lyubomirsky dans son livre Comment être heureux et le rester.

Dave Grohl a compris ça. Dans une entrevue à NME, il se désolait que les musiciens passent trop de temps devant leur ordinateur sur scène au lieu de «rocker» pour vrai. 

«Le bonheur, la chance ou un sentiment agréable — peu importe comment vous voulez l’appeler — est basé sur l’interaction entre les humains, sur le bonheur d’être avec les autres, en leur offrant quelque chose qui leur est cher. La musique est un moyen parfait pour ça», a dit Dave Grohl au site NME. 

Je suis sûr que sa mère serait d’accord. 

Marc Allard
Les amateurs de sport ont raison

Chronique

Les amateurs de sport ont raison

CHRONIQUE / Ces temps-ci, le bar sportif Le Troquet, à Québec, ouvre tôt le matin. Les clients ne veulent pas manquer une minute des matchs de la Coupe du monde.

La semaine, décalage avec la Russie oblige, les braves partisans sont prêts à devancer leur alarme matinale pour ne pas rater un but de leur équipe nationale.

Même samedi passé, jour de grasse matinée, le bar «était plein à craquer» dès 6h du matin pour le match de la France contre l’Australie, raconte le propriétaire du Troquet et du Billig voisin, Yves Leliboux. 

Quarante partisans s’entassaient dans l’estaminet de 30 places, de loin le plus animé de la rue Saint-Jean encore endormie. À des milliers de kilomètres du stade de Kazan, les partisans recréaient à leur manière «l’ambiance d’un match de foot!» décrit M. Leliboux. 

La partisanerie sportive est un phénomène étrange, quand on y pense. Des tas de gens se rassemblent pour encourager des athlètes millionnaires lors d’un match dont l’issue n’aura strictement aucun impact sur leur vie. 

Pourquoi les amateurs de sports sont-ils prêts à autant de sacrifices — de temps, d’argent, de sommeil — pour suivre les performances de leurs équipes sportives favorites? 

Je dois avouer que j’ai du mal à comprendre. Je suis un amateur de sport très superficiel. Je survole les grands titres, m’émeus seulement des performances exceptionnelles et ne suis attentivement que les compétitions qui reviennent aux quatre ans : les Jeux olympiques et la Coupe du monde de soccer. 

En même temps, j’envie la fièvre des vrais amateurs de sport. Ceux qui emploient le «nous» en parlant de leur équipe de football, peuvent endurer les lignes ouvertes sur la transaction Domi-Galchenyuk ou se lèvent à 5h pour regarder la Coupe du monde.

Et vous savez quoi? Les amateurs de sports ont raison. Oui, ceux qui nous font soupirer avec leurs obsessions pour les statistiques, leurs tics de collectionneurs et leur inclinaison pour la fanfaronnade reçoivent un dividende de leur passion. Un bénéfice auquel les touristes du sport comme moi ont plus rarement accès — celui de la joie collective.

Le sociologue du sport Allen Guttman comparait le comportement des foules lors de matchs de hockey, de baseball, de basketball, de football ou de soccer aux Saturnales de l’antiquité romaine. Ces fêtes en l’honneur du dieu Saturne donnaient lieu à de grandes réjouissances populaires. 

Les matchs de sports professionnels sont aujourd’hui des «occasions saturnaliennes pour l’expression désinhibée d’émotions qui sont étroitement contrôlées dans notre vie ordinaire», écrit Guttman. 

Ce n’est pas pour rien que les partisans sont prêts à payer des centaines de dollars pour voir un match dans un amphithéâtre alors qu’ils pourraient le regarder à la télé. C’est pour goûter ce sentiment d’euphorie qui se propage dans la foule quand l’équipe chérie fait vibrer les cordages. 

Cette contagion jubilatoire s’explique par l’action des neurones miroirs, des cellules du cerveau qui imitent automatiquement les émotions de nos vis-à-vis — d’où, notamment, notre grande sensibilité à l’humeur des autres. 

Je me souviens d’avoir jasé avec des Français qui avaient célébré sur les Champs-Élysées après la victoire de l’équipe de France à la Coupe du monde, en 1998, disputée dans l’Hexagone. Ils avaient l’impression de ne faire qu’un avec la foule.

En 2002, je m’étais retrouvé dans la salle de réception d’un hôtel en Turquie, avec une trentaine de Turcs et de touristes rassemblés devant un petit écran de télé. L’équipe nationale participait pour une rare fois à la Coupe du Monde. 

Je me souviens d’avoir crié à en perdre la voix quand les Turcs marquaient un but. Mes cellules miroirs devaient surchauffer. 

Mais ce n’est pas tout. Les amateurs de sport récoltent aussi d’autres bénéfices moins ponctuels. Les chercheurs qui se sont penchés sur eux ont entre autres remarqué que leur niveau général de satisfaction dans la vie était plus élevé que la moyenne des gens.

Le sentiment d’appartenance et les affinités qui se créent autour de leur engouement pour une équipe sportive influent positivement sur leur niveau de bonheur. Bref, les amateurs de sport ont tendance à être plus heureux. 

En tout cas, je ne sais pas ce que vous faites samedi, mais il y a un match Belgique/Tunisie. Ça commence à 8h.

Marc Allard
Ça me tente pas

Chronique

Ça me tente pas

CHRONIQUE / Hubert Lenoir est calé dans un fauteuil rouge, la main dans un plat de bonbons. Il grignote des réglisses, des vers en gelée et autres jujubes gorgés de sirop de maïs riche en fructose.

Ce n’est pas bon pour la santé. Mais c’est un peu ça l’idée de la nouvelle vidéo du magazine science et société pour ados Curium avec le plus célèbre artiste androgyne de Beauport : parfois, il faut briser les règles. 

«En fait, quand t’es jeune, t’apprends à l’école, rapidement, qu’il y a des règles qui sont écrites, dit Lenoir. Quand tu reviens de la récréation, par exemple, ben là il faut que tu fasses comme une belle ligne avant de rentrer dans la classe». 

Or, si «tu veux faire valoir tes points, si tu veux faire valoir tes valeurs, ben c’est important de ne pas respecter l’ordre établi, poursuit-il. Puis de ne pas tomber sous les exigences de la société, puis devenir un mouton comme tous les autres.» 

Je suppose que c’est logique de dire ça quand l’anticonformisme nous a apporté autant de succès. En ce sens, Hubert Lenoir, un provocateur assumé, est la preuve vivante que les emmerdeurs attirent la gloire.

Mais est-ce que la désobéissance est aussi importante que le dit Lenoir? Et importante pour quoi, d’ailleurs? Devenir célèbre? Réussir sa carrière? Être heureux? 

Je vous ai déjà parlé de la célèbre Grant Study. Des chercheurs de l’Université Harvard ont suivi plusieurs cohortes d’hommes durant presque toute leur vie et ont analysé une myriade de facteurs qui pouvaient affecter leur bien-être et leur santé. 

Robert Waldinger, le directeur de la recherche, a déjà résumé les conclusions de l’étude en trois phrases. «Eh bien, les leçons ne portent pas sur la richesse, ou la célébrité, ou le travail. Le message le plus évident qui ressort de cette étude de 75 ans est celui-ci : les bonnes relations nous rendent plus heureux et en meilleure santé. C’est tout.»

Mais comment fait-on pour avoir de bonnes relations avec les autres? Depuis les années 80, le chercheur en psychologie John Coie et ses collègues tentent de comprendre pourquoi certains enfants sont acceptés par leurs pairs, alors que d’autres sont rejetés.

Ils ont observé des centaines d’heures de bandes vidéo d’enfants en train de jouer. Il en est ressorti que ceux qui avaient les meilleures relations possédaient certaines habiletés sociales de base : la participation, la communication, la coopération, l’esprit sportif, la capacité de résolution de conflits. 

Ces compétences ne font pas toujours bon ménage avec l’anticonformisme. Du moins, pas quand Hubert Lenoir dit aux jeunes : «Faites ce que ça vous tente.» Ou explique qu'il ne fait pas ce qu'on lui demande parce que, t'sais, ça ne lui tente pas. 

Participer, communiquer, coopérer, avoir l’esprit sportif et résoudre des conflits requiert une part d’abnégation. Parfois, il faut être capable de mettre de côté ses envies pour satisfaire celles du groupe. Et c’est aussi vrai, j’imagine, pour les ados ou les adultes, vu que les études montrent que la popularité d’une personne tend à demeurer stable au cours de sa vie. 

Mais si on reste chez les enfants, Coie et ses collègues ont montré que ceux qui étaient acceptés par leurs pairs avaient tendance à rappeler amicalement les règles du jeu aux autres et à avoir des comportements prosociaux. Les enfants rejetés, eux, insultaient, menaçaient et taquinaient leurs amis, et ils étaient les moins susceptibles de suivre les règles. 

Or, les enfants les plus appréciés se distinguaient aussi d’une autre façon : ils proposaient de nouvelles façons de jouer avec les jouets. Ils savaient aussi étirer les règles. 

Spécialiste en sciences du comportement et professeur elle aussi à Harvard, Francesca Gino a documenté les vertus de la rébellion dans le monde du travail. L’anticonformisme, énumère-t-elle dans un article de la Harvard Business Review, favorise l’innovation, améliore les performances et peut hausser le statut d’une personne plus que la conformité.

Par exemple, une de ses recherches a montré que les observateurs jugent qu’un conférencier qui porte des souliers de course rouges, un pdg qui fait le tour de Wall Street en chandail et en jeans, et un présentateur qui crée son propre modèle PowerPoint plutôt que d’utiliser celui de son entreprise est vu comme ayant un statut plus élevé que ses homologues qui se conforment aux normes du monde des affaires.

Ses recherches montrent aussi que le fait d’aller à contre-courant donne le sentiment d’être plus unique, engagé et créatif. 

Dans la vidéo de Curium, Hubert Lenoir nuance son je-m’en-foutisme : «Je ne dis pas qu’il faut écouter aucune règle, mais c’est important de voir celles qu’on ne veut pas respecter», dit-il. 

Je ne voudrais pas avoir l’air conformiste. Mais là-dessus, je suis bien d’accord avec lui. 

Marc Allard
Une deuxième âme

Nous, les humains

Une deuxième âme

CHRONIQUE / Plus l’été approche, plus le Vieux-Québec appartient aux touristes. Tant qu’à y être, on pourrait mettre le quartier au complet sur Airbnb? OK, on vous le laisse jusqu’à la fin août. On le reprend à la rentrée.

Quoiqu’à bien y penser, les touristes me manqueraient un peu. J’aime plus ou moins les voir, mais j’adore les entendre.

Rue Saint-Jean, à la boulangerie chez Paillard, plus la file est longue, mieux c’est. Je ferme les yeux et j’écoute. Chinois. Espagnol. Allemand. Anglais. Russe. Arabe. Un régal auditif, je vous dis.

Polyglotte de justesse, je comprends seulement le français et l’anglais, mais j’aime le son des autres langues sur mon tympan; c’est comme des saveurs sur mes papilles.

Tout ça pour dire que j’ai eu le goût d’une autre petite virée chez Paillard, vendredi, en visionnant un fascinant plaidoyer pour la diversité linguistique.

C’est une présentation Ted Talk donnée par une chercheuse en psychologie cognitive biélorusse qui s’appelle Lera Boroditsky.

Mme Boroditsky nous dit que les langues ne sont pas que de simples relais de la pensée interchangeables. Elles façonnent aussi la manière dont on pense.

«Parler une autre langue est posséder une deuxième âme», disait Charlemagne.

Eh bien, la science dit que c’est vrai.

Avec son équipe, Boroditsky a elle-même mené plusieurs études qui montrent que l’architecture d’une langue influence le comportement de ceux qui la parlent.

Elle a notamment travaillé avec une communauté autochtone en Australie. Les Kuuk Thaayorre, c’est leur nom, n’utilisent pas les mots «gauche» et «droite», mais seulement les points cardinaux : nord, sud, est et ouest.

Par exemple, vous «diriez quelque chose comme : “Oh, il y a une fourmi sur votre jambe sud-ouest.” Ou, “déplacez un peu votre tasse vers le nord-nord-est”», illustre Boroditsky.

En fait, les Kuuk Thaayorre se saluent en se demandant dans quelle direction ils vont : «Nord-est. Toi?»
— Sud-Ouest. Sinon, quoi de neuf?

Imaginez à quel point leur langue vous bâtit un sens de l’orientation si chaque fois que vous croisez une connaissance vous êtes obligés de vous situer dans l’espace. Google map peut aller se rhabiller.

Faites vous-mêmes le test maintenant, suggère Boroditsky. Ou que vous soyez, fermez les yeux, puis essayez de pointer le nord-ouest. Pas sûr, hein?

Il y a aussi une myriade de différences dans la manière dont les langues décrivent leur environnement. Vous n’ignorez sans doute pas que les Inuits ont une dizaine de mots pour la glace et une dizaine pour la neige. Mais saviez-vous que les Russes, qui disposent de plusieurs mots pour nommer les bleus clairs et sombres, distinguent mieux les nuances de bleu?

Encore plus fascinant, les Pirahãs, un peuple qui vit en Amazonie, n’ont pas de mots pour les chiffres, seulement des expressions vagues de quantité comme «peu» ou «beaucoup». Paraît-il qu’ils ne sont pas doués pour les inventaires, mais ne s’en font pas avec les prix.

«Les esprits humains ont inventé non pas un univers cognitif, mais 7000 — il y a 7000 langues parlées dans le monde», dit Boroditsky.

«Ce qui est tragique, c’est que nous perdons beaucoup de cette diversité linguistique tout le temps, poursuit-elle. Nous perdons environ une langue par semaine et selon certaines estimations, la moitié des langues du monde disparaîtra au cours des cent prochaines années».

Quand une langue se perd, ce ne sont pas juste ses mots qui périssent avec elle, mais sa manière de concevoir le monde.

Je ne sais pas jusqu’où va notre pouvoir de protéger la diversité linguistique. Ce qui est sûr, c’est qu’au Québec on peut commencer par mieux parler et écrire notre propre langue. Et si possible, en apprendre une autre.

Avec mon sens de l’orientation pourri, je devrais aller faire un tour chez les Kuuk Thaayorre en Australie.
— Où t’as mis ton dictionnaire?
— Nord-est, nord-est.

Marc Allard
Le mythe du pouce vert

Chronique

Le mythe du pouce vert

CHRONIQUE / Lili Michaud prend une poignée de terre dans mon jardin, la laisse glisser entre ses doigts.

Je pensais qu’on allait tout de suite parler de légumes. Mais elle commencé par la base : le sol. 

Très sablonneux, celui-ci. Se draine bien, mais ne reste pas longtemps humide. Faut donc l’arroser souvent, surtout quand on vient de semer. «S’il ne retient pas l’eau, les plantes vont crever», me dit Mme Michaud. 

Autre chose : la terre est beaucoup trop compacte, m’indique-t-elle avant qu’on sorte la fourche à bêcher. «Pensez-vous que vos carottes vont pousser là-dedans ?»

Effectivement, je n’avais pas pensé à ça et à une foule d’autres détails. Or, j’étais ravi que Mme Michaud, agronome et auteur de six bibles sur le jardinage — dont mon Potager Santé et son petit dernier, La tomate de la terre à la table — soit là pour me le faire remarquer. 

Après cinq ans dans un jardin communautaire de Limoilou, à récolter des zucchinis obèses, des moignons de laitues, de la coriandre qui monte en graines et deux pauvres poivrons, j’ai l’impression d’être un néophyte du jardinage, et c’est sans doute parce que je le suis encore.

Involontairement, je pense que j’ai succombé à une affabulation très répandue dans le monde du jardinage : le mythe du pouce vert.

Si mon jardin est si moche à la fin de l’été, c’est peut-être que je n’ai pas été doté de cette mystérieuse connexion avec la nature dont jouissent d’autres jardiniers? 

Et si à côté de me déceptions potagères, ma blonde est quand même arrivée à faire grandir de l’ail, des concombres, des tomates cerises et de la rhubarbe, c’est qu’au mois un de nous deux a un petit pouce vert ?

C’est n’importe quoi, je sais bien. Comme le sport où la musique, le jardinage est une de ces nombreuses activités affligées par le mythe du talent naturel. Sauf qu’ici, il porte un nom : le pouce vert. 

Lilii Michaud est bien placée pour le savoir. Elle donne depuis plus de nombreuses années des cours et des ateliers de jardinage. Cette année, elle enseigne entre autres le compost, la culture des légumes en pleine terre et en pots, l’intégration des plantes comestibles aux aménagements, les semis intérieurs et les germinations et les pousses. 

Et si elle a acquis une conviction, c’est bien celle-là : «je ne crois pas au pouce vert, je crois aux mains brunes». 

En une heure au jardin avec elle, j’ai appris plus qu’en cinq ans de tâtonnement plus ou moins renseigné.

Sans doute y a-t-il plusieurs jardiniers d’expérience qui auraient aussi avantage à rafraîchir leurs certitudes. «Il y a des gens qui font les mêmes erreurs depuis toujours», dit Mme Michaud. 

L’ignorance s’ignore souvent. Il existe même un effet psychologique reconnu — l’effet Dunning-Kruger — selon lequel ceux qui sont le moins qualifiés dans un domaine sont plus susceptibles de surestimer leur compétence.

Mais restons dans le potager, où la croyance qu’on a un don — ou pas — est sûrement plus pernicieuse, entre autres dans sa façon de dédouaner notre incompétence. Le mythe du pouce vert est rassurant; il nous dispense de l’effort d’apprendre à jardiner. 

Vendredi dernier, j’ai donc semé mes premières graines du printemps — de la la laitue et des radis — sous la supervision de maître Michaud. J’ai notamment appris que je les enterrais beaucoup trop creux et qu’il fallait les arroser sans tarder.

J’espère qu’ils vont sortir de la terre cette fois-ci et d’ailleurs que mon jardin va foisonner de légumes cet été. Mais si ça ne fonctionne pas, je saurai au moins une chose : ce ne sera pas la faute de mon pouce. 

Marc Allard
L’autre fête des Mères

Chronique

L’autre fête des Mères

CHRONIQUE / T’as acheté une carte à la pharmacie, juste avant le brunch de la fête des Mères.

Il ne restait pas grand choix, tu t’es rabattu sur un message générique un peu cucul, mais tu t’es dit qu’elle serait contente quand même.

Elle sait que t’as de grosses semaines, le boulot, la famille, les amis, les loisirs, la maison, Netflix. T’as à peine le temps de prendre de ses nouvelles, alors elle ne se fait pas trop d’attentes.

En fait, elle est heureuse que tu sois là, point. Après toutes ces années, ça lui fait encore un pincement de serrer ton grand corps et de se dire : c’est mon enfant. En même temps, elle est déçue. Elle a hâte à ce jour où tu vas prendre le temps de la remercier comme il faut. Où tu vas arrêter de confier la tâche aux scribes de Hallmark et que tu vas écrire toi-même.

La dernière fois que tu t’es donné la peine, t’étais au primaire. T’avais tracé un gros cœur dans la carte et tu l’avais colorié en rose sans dépasser. T’avais écrit «Tu aies la meilleur maman du monde. Je t’ème.»

Elle avait envie d’encercler tes fautes en rouge, mais elle s’est abstenue, elle était tellement touchée, elle avait les yeux embués juste en ouvrant ta carte en carton.
Maintenant, tu vas chez Jean Coutu, tu choisis une carte, t’ajoutes quelques banalités à la main et puis, hop, c’est réglé.

Tu t’en tapes peut-être, mais sache que la fondatrice de la fête des Mères ne serait pas fière de toi. Elle s’appelait Anna Jarvis. Née en 1864 en Virginie, aux États-Unis, elle était la neuvième de onze enfants. Sa mère, Ann Reeves Jarvis, était à la fois dévouée pour ses enfants et très engagée dans sa communauté, qui gravitait autour de l’église méthodiste du coin.

Le 28 mai 1876, elle concluait un cours à l’école du dimanche à propos des mères notables dans la Bible lorsqu’elle a dit  : «J’espère et je prie pour que quelqu’un, un jour, trouve une journée commémorative pour les mères». Sa fille Anna, qui assistait au cours, l’a prise au mot, et en a fait le combat de sa vie. Deux ans après le décès de sa mère, elle a lancé une campagne pour instaurer une fête des Mères qui serait une fête officielle, le deuxième dimanche de mai.

L’église locale a embarqué, mais Anna a dû écrire aux gouverneurs de chaque État américain durant sept ans avant que le 28e président des États-Unis, Woodrow Wilson, en fasse une célébration nationale, en 1914. Ce qui est encore plus étonnant dans cette histoire-là, c’est qu’Anna Jarvis a regretté d’avoir créé la fête des Mères. Elle était révoltée de voir à quel point la célébration avait été commercialisée et dépouillée de son essence.

Pour Anna, la fête des Mères devait être une journée pour célébrer tous les sacrifices que ta mère a faits pour toi. Tu devais absolument passer à la maison pour remercier ta maman en personne. Et si tu ne pouvais pas te déplacer, il fallait au moins lui envoyer une lettre écrite à la main — surtout pas une carte de souhaits.

«Une carte imprimée ne signifie rien sauf que vous êtes trop paresseux pour écrire à la femme qui a fait plus pour vous que n’importe qui dans le monde», a dit un jour Anna Jarvis. Oh, tu te dis peut-être qu’elle capote. Qu’une carte de souhaits, c’est mieux que rien. Mais dans le fond, tu sais bien qu’elle n’avait pas tort non plus, cette madame Jarvis.

Tu l’aimes, ta mère, tu l’aimes comme seul on peut aimer quelqu’un qui est là depuis le début, quand t’es juste une échographie, et tu voudrais qu’elle le sache. Maintenant que t’as des enfants toi-même, tu sais combien c’est exigeant d’être parent et tu voudrais remercier ta mère d’être passée à travers, avec toi en plus, et de se faire encore du souci pour toi, même quand toi tu ne t’en fais pas.

Dimanche, tu te doutes qu’elle serait ravie de recevoir des chocolats, des bijoux, un forfait au spa et une carte de souhaits. Mais aujourd’hui, tu décides de la remercier autrement, comme Anna Jarvis l’aurait souhaité. Alors tu prends un stylo, du papier et une enveloppe. Et t’écris.

Marc Allard
Le grand désencombrement

Nous, les humains

Le grand désencombrement

CHRONIQUE (2e de 2) / Lundi soir, Elisabeth Simard est allée souper avec une amie. Elle lui a raconté qu’un photographe et un journaliste allaient débarquer chez elle le lendemain pour une chronique sur le minimalisme.

Son amie s’est inquiétée pour elle. «Pourquoi t’es ici? Demain matin, tu vas avoir tes trois enfants. Quand est-ce que tu vas ranger?»

Elisabeth a eu une petite bouffée d’angoisse, mais s’est vite ravisée : «Ben non, ça va me prendre 10 minutes...» Finalement, «je n’ai pas plus rangé que d’habitude». 

Pas étonnant. Sa maison retapée du quartier Saint-Jean-Baptiste — poutres apparentes, murs de briques, escalier sans contremarches sur trois étages — , où elle habite avec son mari et ses trois garçons, est judicieusement désencombrée. 

Il n’y a presque rien sur les surfaces, aucun meuble inutile, pas de magazines ou de jouets éparpillés.

Ce n’est pas le désert non plus. Il y a de jolis cadres sur les murs, des tasses colorées accrochées à une tablette, des plantes dans les cadres de fenêtres, des livres dans un caisson. Mais tout a l’air à sa place, on n’a jamais l’impression d’une surcharge visuelle. Ce n’est pas juste rangé, ça respire. 

La semaine passée, je vous parlais de nos baraques encombrées qui, de plus en plus, débordent dans les mini-entrepôts. Je décrivais cette impression d’étouffement et d’impuissance que plusieurs ressentent face à tout le matériel qu’ils ont accumulé au fil des années. 

Cette semaine, je vous parle d’un antidote qui gagne en popularité au Québec et un peu partout en Occident : le minimalisme. Ce mode de vie, qui pourrait se résumer à posséder moins pour vivre plus, a la cote chez les milléniaux, en particulier, mais aussi chez les plus vieux. 

Avec six millions de messages Instagram avec le hashtag #minimalism, c’est ce qu’on peut appeler une tendance forte. 

Marc Allard
Ça pourrait être pire

Chronique

Ça pourrait être pire

CHRONIQUE / Abdul Alsayed s’ennuyait derrière le comptoir de son restaurant de shish-taouks, encore débordant de poulet, de patates, de taboulé et de sauce à l’ail.

C’était une de ces journées de tempête de neige au printemps. Les clients étaient rares. Un midi tranquille comme au retour des Fêtes, en janvier.

«Oh... mais ça pourrait être pire, m’a dit Abdul. Je viens de raccrocher avec ma sœur, en Syrie. Là-bas, ils s’inquiètent parce qu’il y a des bombes qui tombent...»

Je trouvais la journée moche moi aussi, peut-être à cause de la météo ou de mon reportage qui n’avançait pas comme je voulais. Mais quand j’ai croisé Abdul au resto le midi et que je l’ai entendu parler de la Syrie, j’ai, disons, relativisé les choses...

Dans son pays d’origine, la guerre a fait plus de 350 000 morts en sept ans. Alors, oui, me suis-je dit, il y a bien pire dans la vie qu’une journée de tempête au printemps, même pour un Québécois qui vient de se taper un rude hiver.

Je vous en parle parce que c’est une bonne stratégie, semble-t-il, pour passer à travers les petites et les grandes souffrances quotidiennes : se rappeler que ça pourrait être bien pire.

On entend souvent dire que c’est important de penser positivement, de voir le verre d’eau à moitié plein. Mais on peut aussi faire le contraire. Penser très négativement et se demander comment ça pourrait aller encore plus mal.

Mettons que vous avez une mauvaise journée au bureau. Songez un instant à la possibilité de perdre votre emploi, de devoir en chercher un nouveau, de passer des entrevues, de voir vos revenus diminuer. Il y a de quoi se requinquer.

Ça vous apparaît peut-être tordu comme moyen de se consoler. Je vous l’accorde, ce l’est. Mais étrangement, ça marche pour bien des gens, dont Sheryl Sandberg, la numéro 2 de Facebook et auteure du mégasuccès Lean in, sur l’ambition féminine.

En juin 2015, Mme Sandberg a perdu son mari et père de ses deux enfants, Dave Goldberg. Elle l’a retrouvé mort sur le sol du gym d’un hôtel mexicain où ils passaient leurs vacances. Un problème cardiaque. Il avait 47 ans.

Sheryl Sandberg avait beau être milliardaire, vivre sous le soleil de la Californie et être bien entourée par ses amis et sa famille, son deuil a été très difficile. Elle a pensé qu’elle ne pourrait jamais plus vivre un moment de «pure joie» maintenant que l’amour de sa vie était parti.

«Durant les premiers mois de désespoir, mon instinct me disait d’essayer de trouver des pensées positives», écrit-elle dans Option B, un livre qu’elle a écrit avec le psychologue Adam Grant. «Adam m’a dit le contraire : que c’était une bonne idée de songer à quel point les choses auraient pu aller encore plus mal».

M. Grant, qui est spécialiste de la résilience, lui a alors dit que ses trois enfants auraient pu souffrir de la même malformation cardiaque que leur père. «L’idée que j’aurais pu perdre mes trois enfants aussi ne m’avait jamais effleuré l’esprit, écrit Sheryl Sandberg. Je me suis sentie très reconnaissante qu’ils soient vivants et en santé — et cette gratitude a grignoté un peu de mon deuil.»

Durant les semaines suivantes, Sheryl Sandberg s’est mise à remarquer les bénédictions qu’elle tenait pour acquises. Chaque soir, peu importe comment elle se sentait, elle s’efforçait de trouver quelqu’un ou quelque chose pour lequel elle éprouvait de la gratitude.

Un jour ou l’autre, tout le monde souffre. Rupture, deuil, dépression, maladie, agression, traumatisme, name it. Mais la vie pourrait toujours être plus cruelle. C’est peut-être dans cet espace, entre le pire scénario et la réalité, qu’on peut trouver l’espoir de rebondir.

Ça ne veut pas dire qu’il faut minimiser sa souffrance ou celle des autres. T’as la gastro? T’es chanceux, t’aurais pu avoir la bactérie mangeuse de chair…

L’idée, explique Mme Sandberg, c’est d’élargir le point de vue, de ramener le projecteur sur ce qu’on a plutôt que sur ce qu’on a perdu.

La douleur ne s’évapore pas pour autant. Elle devient juste un peu plus supportable.

Marc Allard
Le piège des rénos

Chronique

Le piège des rénos

CHRONIQUE / Dans ma ruelle, le printemps ne ramène pas le chant des oiseaux, mais le grincement des bancs le scie chez mes voisins.

Remarquez, je ne peux pas leur en vouloir. J’ai moi-même copieusement contribué à la pollution sonore printanière en choisissant d’acheter une horreur entre quatre murs il y a quelques années — et de la rénover. 

Aujourd’hui, devant les photos «avant/après» de mon logis, je souris parce que le plus gros du boulot est derrière moi. Mais quand je repense à tout le fric et le temps que j’ai englouti là-dedans, je réalise à quel point j’ai été, hum... naïf? 

Je sais que je ne suis pas le seul. J’ai entendu des tas d’histoires de gens qui ont brûlé plusieurs mois — voire des années — de leur vie dans les rénos ou se sont endettés jusqu’au cou pour vivre dans une maison de magazine. 

Un ami entrepreneur a mis une croix sur les contrats de rénovation parce qu’il en avait ras-le-bol de décortiquer les factures avec des clients qui sous-estimaient le coût de leurs coquetteries. 

Mais pourquoi sommes-nous aussi pourris pour planifier nos rénovations? Pour la même raison que nos prédictions sont erronées dans plusieurs autres sphères de nos vies : un trop-plein d’optimisme. 

En psychologie, cette habitude de l’esprit s’appelle le «biais d’optimisme» et consiste à surestimer la probabilité d’un événement positif dans un avenir proche et à sous-estimer le négatif. 

Peut-être que vous êtes entourés de chialeux et que vous avez l’impression inverse? Or, même ceux-là ont tendance à voir le verre d’eau à moitié plein lorsqu’ils doivent prédire leur avenir (mais pas nécessairement celui des autres ou de leur société). 

Tali Sharot en sait quelque chose. La neuroscientifique a consacré un livre entier à ce sujet, The Optimism Bias: a Tour of the Irrationnaly Positive Brain.

Dans ce livre, la professeure à la University College de Londres nous apprend que l’évolution humaine a enraciné l’optimisme dans notre cerveau parce qu’il avait une fonction adaptative. L’optimisme nous empêche de voir un monde aux possibilités limitées. Il réduit ainsi le stress et l’anxiété, améliorant notre santé physique et mentale et gonflant notre motivation. 

«Pour progresser, on a besoin d’être capable d’imaginer des réalités alternatives — pas juste des vieilles réalités, mais des meilleures, et on a besoin de croire qu’elles sont possibles», écrit Sharot. 

Au passage, le biais d’optimisme a toutefois kidnappé une partie de notre raison, nous faisant miroiter un futur brillant sans qu’on ait les preuves pour soutenir ce don-quichottisme.

Des études montrent par exemple que la plupart des gens surestiment leurs possibilités de réalisation professionnelle, s’attendent à ce que leurs enfants soient extraordinairement talentueux; s’imaginent vivre beaucoup plus longtemps (souvent par plus de 20 ans) que l’âge où ils meurent pour vrai, sous-estiment énormément leur probabilité de divorcer, de perdre leur emploi ou de souffrir d’un cancer. 

Je vous l’accorde : c’est le paragraphe le plus déprimant jamais écrit dans cette chronique. Difficile, toutefois, de ne pas s’y reconnaître, à moins d’être un disciple d’Arthur Schopenauer, ce philosophe allemand, champion du pessimisme, qui a un jour écrit : «La vie oscille, comme un pendule, de droite à gauche, de la souffrance à l’ennui». 

Mais le biais d’optimisme n’explique pas seulement les erreurs de prédiction existentielles. ll explique aussi les moyens et petits plans foireux. Comme les rénos. 

Pourquoi sous-estimons-nous si souvent le temps et le coût d’un projet? 

Parce qu’on a une connaissance très partielle des étapes nécessaires et qu'on les simplifie à outrance : ben voyons, me semble que c’est pas si long que ça poser un comptoir de cuisine! 

Résultat, on pense que le menuisier a écouté les oiseaux chanter (je vous l’ai dit, oubliez ça), alors qu’il a a passé la journée à mesurer, scier, boulonner, calfeutrer, etc. — et a à peine eu le temps de mastiquer son sandwich.

Les clients voient donc la facture et sautent au plafond. Surtout si l’entrepreneur lui-même — qui n’est pas imperméable non plus au biais d’optimisme — a sous-estimé le temps pour des tâches qu’il avait pourtant déjà effectuées dans le passé. (Je suis sûr que ça vous arrive aussi au bureau...)

C’est le piège de la rénovation dans lequel nous sommes nombreux à tomber. La meilleure façon de l’éviter est étonnamment simple. On demande à plusieurs personnes qui sont passés par là le coût et la durée d'un projet, et on se base là-dessus, en gardant un bon coussin pour les imprévus.

Combien ça t’a coûté, ta nouvelle porte-patio? 5000 $! 

Va peut-être falloir attendre le printemps prochain, finalement... 

Marc Allard
La première journée

Chronique

La première journée

CHRONIQUE / Je ne travaillerai jamais chez John Deere en Asie, mais je peux vous dire que j’aurais aimé ça, juste pour la première journée.

Il y a quelques années, la compagnie spécialisée dans la fabrication de machinerie agricole avait beaucoup de misère à recruter et à retenir ses employés dans ses bureaux asiatiques. 

Là-bas, la compagnie aux couleurs vert et jaune n’est pas aussi connue qu’au Québec ou dans le Midwest américain, où les agriculteurs sont fiers de posséder des tracteurs John Deere de génération en génération.

Le «lien émotionnel» des employés avec la compagnie n’y était pas. Alors, John Deere a décidé de le créer, en mettant sur pied l’«expérience de la première journée».

Je vous traduis ici le déroulement de cette journée, tel que décrite dans le fascinant livre The Power of Moments: Why Certain Experiences Have Extraordinary Impact, des frères Chip et Dan Heath, respectivement professeurs en marketing à l’école des affaires de Stanford et à l’Université Duke. 

L’«expérience» commence par un courriel d’une employée de John Deere. Elle se présente et vous indique où vous stationner. Le jour J, elle vous attend dans le lobby, où, sur un écran plat, votre nom défile avec le mot «bienvenue» ! Elle vous conduit à votre cubicule. Il y a une grande bannière bien visible qui indique qu’il y a eu une nouvelle embauche. Vos nouveaux collègues viennent vous saluer. Sur votre ordinateur, il y a une magnifique photo d’un équipement John Deere sur une ferme au coucher de soleil : «Bienvenue au plus important travail que vous allez faire». 

Vous avez déjà reçu un courriel. Il est envoyé par le pdg de l’entreprise. Dans une petite vidéo, il vous parle de la mission de l’entreprise et vous dit «profitez bien du reste de votre première journée, et j’espère que vous aurez une longue, fructueuse et épanouissante carrière chez nous au sein de l’équipe de John Deere». 

Le midi, on vous emmène dîner avec un petit groupe de personnes. Les collègues vous demandent d’où vous arrivez et vous décrivent sur quels projets ils travaillent. Plus tard dans la journée, un cadre haut placé vient vous voir et planifie un lunch avec vous la semaine prochaine. «Vous quittez le travail après votre première journée en vous disant : je suis à ma place ici. Le travail que je fais est important. Et je suis important pour eux», résument les frères Heath. 

Non mais, qui peut se targuer d’avoir vécu une première journée aussi agréable au boulot ?

Le travailleur moyen se fait assigner un cubicule, une pile de dossiers et un ordinateur pour lequel il n’a pas encore reçu les mots de passe. Au hasard, il fait connaissance avec ses collègues dans les semaines qui suivent. Le grand boss? Il n’a aucun contact avec lui, même virtuel, avant un bon bout de temps. 

En cette période de pénurie de main-d’oeuvre au Québec, plusieurs entreprises pourraient s’inspirer de la stratégie de John Deere. En Asie, en tout cas, la stratégie de la compagnie a très bien fonctionné. 

Au bureau de Pékin, les nouveaux employés ont tellement apprécié leur accueil qu’ils blaguaient : «est-ce que peux démissionner et être réembauché ? » En Inde, John Deere a réussi à tirer son épingle du jeu dans une compétition très féroce pour les travailleurs locaux. 

Pourquoi ? Parce qu’ils ont su donner du relief à un moment clé dans une vie : la transition. 

Il y a plusieurs grandes transitions qui marquent nos existences. Plusieurs d’entre elles sont soulignées. On organise des anniversaires pour les fêtés, des bals pour les finissants, des initiations pour les étudiants, des mariages pour les amoureux, des showers pour les femmes enceintes, des baptêmes pour les bébés, des funérailles pour les morts.

Mais pour un nouveau travail ? L’endroit où vous passerez le plus clair de votre temps dans les années qui viennent ? 

Bof, rien de spécial…

«Quelle occasion ratée de faire en sorte qu’un nouveau membre de l’équipe se sente inclus et apprécié, déplorent les frères Heath. Imaginez si vous traitiez votre première date comme un nouvel employé: «J’ai quelques réunions pour l’instant, alors pourquoi tu ne t’assoirais pas sur le siège passager de la voiture et je te reviens dans quelques heures ?»»

Le problème des organisations, remarquent les auteurs, c’est qu’elles se préoccupent beaucoup des résultats, mais peu des humains. Or, les humains sont très sensibles aux commencements. La première impression d’un employé à propos de son milieu de travail peut teinter sa motivation au boulot pendant un bon bout de temps.

Un nouvel employé fait face à trois transitions en même temps : intellectuelle (un nouveau boulot), sociale (de nouvelles personnes) et environnementale (un nouvel espace de travail). Et si sa première journée n’est qu’une succession d’activités bureaucratiques, difficile de ne pas être déçu. 

C’est un de ces moments «où la prose de la vie a besoin de ponctuation», comme disent les frères Heath. Et pas juste dans les entreprises de machinerie agricole... 

Marc Allard
Repos obligatoire

Nous, les humains

Repos obligatoire

CHRONIQUE / Je vais bientôt craquer, s’est dit Justine. Elle venait de se séparer, de déménager, de s’endetter encore plus, de s’engueuler avec son patron et de se taper une autre maudite bronchite.

Son médecin lui a fait remarquer qu’elle avait accumulé trop de «stresseurs». Justine* a acquiescé. Il lui a signé un papier disant qu’elle souffrait d’un «trouble de l’adaptation», un trouble fourre-tout qui veut dire, effectivement, que ta vie est beaucoup trop stressante. Le médecin lui a aussi donné une prescription : repos obligatoire.

Du repos ? Elle ne savait pas trop quoi faire avec ça. Elle a pensé que ce serait une bonne occasion de passer à travers sa to-do list

«Au début, je voyais le repos comme une occasion de tout faire ce que j’avais pas eu le temps de faire avant», m’a-t-elle raconté dans un café.

Au bout de deux semaines de congé de maladie, elle était aussi brûlée qu’avant. Alors, elle s’est obligée à faire ce qui va à l’encontre de sa nature hyperactive : ralentir. 

Pour une bonne partie de la population encline à la procrastination, la paresse est un état à combattre. Mais il y a un autre type de personnes qui ont le problème inverse : ils ont beaucoup de misère à relaxer. 

Justine est dans le deuxième groupe. C’est une adepte du multitâches au travail. Elle mange santé, s’entraîne deux fois par jour, se lève tôt, se couche tard, tient son condo propre et répond toujours présente aux invitations.

Mais là, pour la première fois de sa vie, Justine était condamnée à se reposer. Elle a donc commencé par la base : dormir. 

Elle s’est donné un horaire de sommeil régulier. Couchée à 11h, levée à 9h. Dix heures par nuit. Sans alarme pour la réveiller artificiellement, c’est ce que son corps réclamait. 

Côté alimentation, elle ne n’est pas à mise à faire une «cure détox» à grand renfort de végétaux liquéfiés. Au contraire, elle a mis la pédale douce sur la bouffe santé. Elle a délaissé la salade et s’est permise un peu plus de viande et de féculents. Pour la saison froide, elle s’est souvent abandonnée aux plaisirs du ragoût. «Moins de bouffe Instagram, et plus de Pol Martin», résume Justine. 

Elle n’a pas arrêté de s’entraîner. Mais elle a diminué la fréquence et s’est contentée de sports qui lui plaisaient : course, nage, randonnée. 

Justine a aussi laissé plus de place dans son horaire à ce qu’elle surnomme les «loisirs improductifs» : surfer sur les réseaux sociaux, se laisser appâter par des pièges à clics, regarder une télé-réalité. Des trucs qu’elle avait l’habitude de faire entre deux tâches de toute façon — avec une bonne dose de culpabilité.

Maintenant, elle le prévoit et ne se sent plus coupable. «Ça peut être une priorité, aussi, de te reposer la tête des fois», dit-elle. 

C’est d’ailleurs une des choses qu’elle a réalisées durant son congé de maladie. Vaut mieux planifier ce genre de pauses dans son calendrier. Une heure, par exemple, où on ne fait rien dans la catégorie des «il faudrait que». 

L’ironie, c’est que ça nous permet d’être plus productifs ensuite. 

Je vous parlais il y a quelques semaines du livre When : The Scientific Secrets of Perfect Timing, de Daniel H. Pink. L’auteur cite plusieurs études montrant que les pauses sont essentielles pour regagner la vigilance qu’on perd au fil de la journée. Selon lui, on devrait caser les pauses dans notre horaire comme n’importe quel autre rendez-vous. 

J’imagine que c’est le même principe à long terme. Quand trop de «stresseurs» nous assaillent sur plusieurs semaines, voire plusieurs mois, notre corps a besoin d’une pause. Et si on ne lui donne pas, il l’exige — et on ressort des chez le médecin avec une prescription de repos obligatoire. 

Justine pense qu’elle ne sera «jamais complètement guérie» de son hyperactivité. «Mais j’ai appris à laisser une place à la lenteur dans ma vie», dit-elle. 

Maintenant que son congé de maladie est terminé et qu’elle a repris le boulot, elle doit se remémorer souvent de ralentir, même si elle a l’habitude de se surmener. «Il faut s’en rappeler, parce que ça revient vite.»

* Le prénom de Justine a été modifié à sa demande pour ne pas dévoiler son identité.

Marc Allard
Likez-moi!

Nous, les humains

Likez-moi!

CHRONIQUE / Dans les derniers mois, Cassandra Loignon et Maxime Bourdeau n’ont rien fait de si extraordinaire pour un jeune couple aisé de la banlieue de Québec.

Ils sont allés en voyage en Floride. Ils ont mangé du homard avec des asperges, du riz et des poivrons. Ils ont aménagé leur cuisine avec un comptoir de quartz. Ils ont rendu visite aux ours polaires à l’aquarium de Québec. Ils ont fait des vidéos mignonnes avec leur fils d’un an et demi et leurs deux petits chiens.

«On fait juste exprimer notre quotidien», explique Maxime. «On ne glamorise pas ce que c’est». La seule différence, c’est que leur quotidien intéresse beaucoup, beaucoup de monde. Sur Instagram, où ils publient leurs tranches de vie, @cassloignon est suivie par 56 000 personnes et @maxwlkn, par 37 000. Un simple selfie du couple dans la voiture reçoit plus de 3000 j’aime.

À Québec, Cassandra et Maxime font partie du club sélect des «influenceurs», ces gens qui ont tellement de poids sur les réseaux sociaux qu’ils peuvent influencer les choix des consommateurs.

Pourquoi eux? Oui, ils sont jeunes, beaux et bourgeois — Cassandra, 29 ans, a des airs de Kim Kardashian et est copropriétaire de la boutique de soins capillaires Les précieuses, à Sainte-Foy; Maxime, 32 ans, a une gueule de mannequin et est copropriétaire de la chaîne de boutiques de vêtements urbains WLKN.

Mais surtout, ils sont connus et admirés par une horde de fans en ligne. L’«influenceur» est en quelque sorte la déclinaison moderne d’un phénomène que tout le monde connaît depuis l’école: la popularité.

Elle nous chicote au primaire, nous obsède au secondaire et nous tracasse jusqu’à la fin de nos jours. Pourtant, les adultes font comme s’ils s’en fichaient — sauf que, chacun de leurs côtés, ils se demandent combien d’amis vont leur souhaiter «bonne fête» sur Facebook.

C’est normal, car la popularité continue d’affecter nos vies bien après le bal des finissants, explique Mitch Prinstein, professeur de psychologie à l’Université de la Caroline du Nord et auteur d’un récent livre sur le sujet intitulé: Popular : The power of Likability in a Status-Obsessed World (Populaire : le pouvoir de l’amabilité dans un monde obsédé par le statut).

«Il y a tellement de preuves scientifiques aujourd’hui qui montrent que le fait d’être apprécié par les gens a un impact majeur sur nous, que ce soit pour obtenir une promotion ou être choisi comme ami ou comme partenaire amoureux, explique au téléphone M. Prinstein. Ultimement, ces facteurs jouent un rôle dans notre bien-être, notre succès, et même notre santé physique.»

Mais attention, il y a deux types de popularité, précise le chercheur. La première est basée sur le statut et regroupe des personnes qui sont connues, imitées et capables de faire plier les autres à leur volonté. La deuxième repose sur l’amabilité et caractérise les gens dont on se sent proche, en qui on a confiance et qui nous rendent heureux.

«La plupart des gens ignorent la différence entre les deux types de popularité, alors ils choisissent la mauvaise option», dit Mitch Prinstein.

La mauvaise? C’est celle basée sur le statut, du moins en ce qui concerne le bien-être, tranche le chercheur.

Tout de même, cette forme de popularité vient avec des avantages qu’aucun égo n’a la force de bouder. «Imaginez aller à un party où tout le monde est excité de vous parler, amusé par ce que vous dites, et impressionné par votre look. Considérez à quel point ce serait gratifiant si, à chaque réunion au travail, vos idées étaient considérées les plus inspirantes et influentes», écrit M. Prinstein dans Popular.

Or, la popularité de statut vient aussi avec ses inconvénients. Une des données les plus claires à ressortir de la recherche en la matière est que les gens adulés s’attirent souvent un lot d’ennemis.

Cassandra et Maxime sont bien placés pour le savoir. Leur succès sur Instagram leur a valu plusieurs messages d’insultes et des réprobations sur la manière dont ils élèvent leur enfant.

Le comble s’est produit lorsque la Direction de la protection de la jeunesse s’est pointée à la garderie de leur fils. Sur Instagram, quelqu’un avait vu des bleus accidentels sur le visage de l’enfant et a fait un signalement à la DPJ. «Évidemment, ça n’a pas été retenu, mais ça nous a fait peur», dit Maxime. «On s’est demandé si on ne devrait pas fermer nos comptes», ajoute Cassandra.

L’autre problème, c’est que la popularité de statut engendre un bonheur éphémère, mais pas durable.

Les réseaux sociaux en sont une bonne illustration. Quand on reçoit un «j’aime» sur Instagram, que notre statut est partagé sur Facebook ou retweeté sur Twitter, on ressent un petit buzz de popularité, souligne Mitch Prinstein.

Or, «en dépit de l’utilisation de mots comme «ami» ou «j’aime» sur les réseaux sociaux, ça n’a pas grand-chose à voir avec l’amitié ou l’amabilité» qui, elles, permettent de créer des relations significatives à long terme, fait remarquer le psychologue.

Maxime et Cassandra en sont bien conscients. Même s’ils ont des dizaines de milliers de «followers» sur Instagram, leur vie sociale tourne autour de leurs familles et d’un noyau serré d’amis et de collègues.

Ils continuent d’alimenter leur compte Instagram parce qu’ils jugent que c’est un moyen plus personnalisé d’entretenir des relations avec leurs clients et d’en attirer de nouveaux. Mais aussi, parce qu’ils trouvent une certaine satisfaction à nouer des liens virtuels, qui sont pour la plupart très positifs.

Cassandra, qui rêvait de devenir chef quand elle était jeune, aime entre autres partager les photos de ses plats et aider les amateurs en partageant ses recettes. Maxime, lui, aime présenter les nouvelles tendances en mode urbaine pour les jeunes messieurs.

En même temps, le couple sait bien que @cassloignon et @maxwlkn sont des versions éditées d’eux-mêmes. «On ne présente pas nos chicanes», dit le deuxième.

Oui, les réseaux sociaux leur offrent les joies éphémères de la popularité de statut. «Mais ce n’est pas ça qui nous rend vraiment heureux», précise Maxime. «Si Instagram fermait demain, on s’en remettrait», ajoute Cassandra.