Ma fermière bien-aimée

« On a bâti quelque chose ! »

Ces paroles sont celles de mon amie dont le nom de famille évoque une ville du sud-est de la France. Elle parlait de notre amitié née d’un courriel. Une relation « outlookienne » qui dure depuis plus d’un an.

La semaine dernière, c’était toutefois la première fois que je lui parlais de vive voix au téléphone. C’était comme si on s’était parlé la veille ! Cette proximité, vous l’aurez deviné, vient du fait qu’on s’écrit chaque semaine, voire plusieurs fois par semaine, depuis l’automne dernier.

Je m’étais préparé une entrée en matière au cas où son mari-qui-vient-des-Hautes-Alpes me réponde, moi qui ADORE les accents. J’espérais toutefois ne pas bafouiller.

— Bonjour, (avec un sourire dans la voix, bien sûr), ici La Presse régionale (petit sobriquet qu’il m’a lui-même donné au fil du temps). J’appelle pour le renouvellement de votre abonnement !

Mais comme ma « vieille chum » est hyper vite sur ses patins, je soupçonne que les chances de son mari de pouvoir répondre étaient plus que minces. Après avoir laissé passer deux, trois sonneries, elle a répondu par un grand éclat de rire. Elle était en plein comme je l’imaginais : joyeuse, souriante et énergique.

Juste avant, je lui avais partagé, par écrit, que je me sentais un peu comme la météo du moment, moche, et que je rêvais de cocooning. Rien ne m’inspirait.

— Je ne dois pas être dans une bonne journée pour écrire, que je lui ai avoué. Tu n’aurais pas lu une étude inspirante récemment ?

Malgré que près de 30 ans nous séparent, on est un jour naturellement passé au « Tu ». S’enfarger dans les fleurs du tapis uni, très peu pour nous. Le « vous » marquant une distance, on lui a vite fait prendre le bord.

La lecture est une des choses qui nous unit. Il y a Ricardo, mais aussi le jardinage, la bouffe, les gens vrais, les tranches de vie rocambolesques ou attendrissantes. On a le même humour et toutes les deux un pas pire sens de la répartie.

Faisant ni une ni deux devant mon désarroi, elle m’a donc lancé quelques suggestions pour me secouer les neurones.

« J’ai deux idées, maybe, m’a annoncé ma Cowansvilloise originaire de Trois-Rivières. Faut-il vivre aujourd’hui pour être heureux demain... ou faut-il vivre pour être heureux aujourd’hui ? Le bonheur dans le dernier gadget ? La consommation ne remplit jamais le vide intérieur... Ou encore les grands disparus : Brel, Aznavour, et l’apport de l’art dans notre bonheur quotidien. »

Bang ! Bang ! Bang ! En voulez-vous des sujets ?

Je terminais de lire son courriel qu’un autre apparaissait. Pouing !

« Parler des récoltes d’un jardin ! J’ai fait un canevas pour un article sur le jardinage. Téléphone-moi ! »

Et c’est comme ça que, pour la première fois, j’ai eu mon amie au bout du fil. Avec son histoire de canevas, elle avait piqué ma curiosité. Et pour ce que je connaissais d’elle, c’est clair que ça allait être sur la coche. Mon amie jardine à l’année et elle cuisine tout ce qu’elle cultive. Elle fait ses pâtes, son pain, ses cretons, son pesto, sa saucisse, ses confitures, alouette ! Elle coud comme une fée, fait du « petits points » dans ses temps libres, tricote et élève des poules en ville. (Un peu rebelle, c’est clair qu’elle le faisait même avant que sa municipalité ne s’ouvre au phénomène.) Elle et son mari sont mes idoles. À la retraite, je veux être comme eux.

Son canevas ? Parfait !

Elle voulait que je parle du plaisir d’avoir un potager. De ce que gagneraient les gens à avoir tous un jardin à la maison et d’apprendre les principes, par exemple, de la congélation et de la stérilisation des petits pots. Elle me proposait quasiment de faire un dossier sur l’agriculture urbaine !

« M’a t’dire une affaire, nous, on est autosuffisants ! », qu’elle m’a lancé. Et je la crois.

Surtout qu’on est toutes les deux du genre à préférer les personnes autosuffisantes aux autres juste... suffisantes. Le hic : je manque cruellement d’espace dans cette chronique pour me pencher sur un dossier si fertile. Mais pas grave. Pendant les 30 minutes durant lesquelles nous avons jasé, elle m’avait malgré tout donné un super sujet de billet. J’allais parler de cette drôle de relation que nous vivons.

Aborder le fait qu’une amitié de qualité, comme un amour qui dure, peut naître sur Internet. La preuve, mon amie était là et m’a aidée quand j’en avais besoin, et ce, sans jamais m’avoir vu la binette en vrai !

Quand je lui ai écrit pour la remercier pour le bon moment passé, elle m’a répondu ceci : « T’es comme une vieille paire de pantoufles : t’es confortable... mais belle ! »

Comment ne pas l’aimer ? Une fermière verbomotrice aux lunettes colorées qui cultive aussi bien l’amitié que les petites fèves en rangées, j’en souhaite une au monde entier.