Lire la Bible en bermudas

CHRONIQUE ÉGLISE /Jonas dans le ventre de la baleine, Noé entrant dans l’arche, Adam et Ève, notre vision de la Bible se limite souvent, il faut bien le dire, à quelques personnages très typés. Pour plusieurs d’entre nous, les images bibliques qui ont marqué notre esprit remontent à la petite école. Si on en reste là, comment ne pas en venir à douter des fondements de la religion chrétienne ? Par la force des choses, on porte un regard critique sur ces écrits à partir d’un enseignement qui était destiné à des enfants, et nécessairement adapté à leur âge.

Il est vrai que le texte biblique se prête à plusieurs lectures, que l’on soit enfant ou adulte, débutant ou non dans la foi. C’est d’ailleurs ce qui fait le génie des évangiles. Mais n’ayant retenu que les reliefs colorés des récits, on a parfois tendance à aborder les pages bibliques en visiteurs qui restent à la surface du texte. Un peu comme ces touristes vêtus de bas rayés et de bermudas à motifs, nous passons vite d’une scène à l’autre en prenant quelques photos, pendant que les personnages du récit nous regardent en se moquant de nous.

La Bible est le fruit d’une longue histoire rédactionnelle. Non seulement le Vatican le reconnaît-il, mais il encourage une meilleure compréhension du milieu dans lequel elle s’est formée. Cela implique de dépasser la compréhension première – ou plutôt l’approfondir, s’y attarder et méditer. Seuls ceux et celles qui se penchent sur le texte avec humilité pourront dépasser le convenu, le dessin à grands traits. La Bible demeure accessible à tous, mais si vous êtes exigeants, vous devrez aussi être persévérants. Qui aurait l’idée de laisser des touristes en bermudas fleuris percer les mystères du temps ?

Le voile… du Temple

L’accès à l’information constitue un principe fondamental de notre société. Quel que soit le sujet, on s’attend tout naturellement à ce que les informations importantes soient accessibles à tous. 

Dans la même veine, nous voudrions que tous les voiles soient enlevés. Sans entrer dans le débat, considérons un instant l’intention de celui qui regarde, celui qui réclame de voir par-delà le voile. Quelle est la disposition de son cœur ? La plupart d’entre nous seront guidés par le respect dû à toute personne humaine, mais d’autres auront l’œil inquisiteur ou irrespectueux. Le type de regard que l’on porte sur autrui en dit beaucoup sur soi-même (Mt 6,22). Au bout du compte, c’est celui qui regarde qui se trouvera inévitablement dévoilé…

À plus forte raison en est-il de même pour le voile du Temple. Les intentions du lecteur sont-elles désintéressées, son cœur est-il pacifié ? Car lire la Bible, c’est d’abord entrer en relation. Pensons à la mythique licorne qui ne se laisse découvrir qu’à un cœur chaste et pur.

Aussi pourrait-on dire que le texte biblique s’est muni d’un voile (2 Co 3,14). Rien de très saint ne se révélera s’il risque d’être profané. Le sens du récit se dérobera alors à nos regards pendant que nous, confortés dans nos opinions, croirons en saisir l’essentiel. Aussi sommes-nous conviés à une conversion du regard, pour percevoir ne serait-ce qu’un éclat du visage de Dieu. Ne plus agir et penser en touriste qui croit savoir à partir des images kitsch qui avaient d’abord capté son attention. Prendre du recul, quitter ses idées préconçues, c’est d’abord ça la conversion. Car le voile finira bien par tomber et, ce jour-là, notre regard devra être ajusté spirituellement.

Alors si, à Noël, voyant l’Enfant-Jésus couché dans une mangeoire, vous êtes tentés d’y poser un regard condescendant, prenez donc quelques secondes de votre vie pour vous assurer que vous ne portez pas des bermudas fleuris…

Pierre Cardinal, Institut de formation théologique et pastorale