Jerry Seinfield, alors qu'il testait du nouveau matériel pour son spectacle.

L'important, c'est d'être heureux

CHRONIQUE / Il y a quelques jours, j’ai visionné Comedian, un documentaire datant du début des années 2000 dans lequel on peut suivre une période plutôt spéciale de la vie du célèbre humoriste américain Jerry Seinfeld.

À cette époque, Jerry était encore considéré comme le roi des ondes en raison de sa sitcom Seinfeld qui l’avait classé au rang des célébrités du petit écran les mieux payées.

Ainsi, l’humoriste qui était au début de la quarantaine aurait très bien pu s’arrêter là et jouir de sa fortune jusqu’à la fin de ses jours. Or, rien n’arrivait à combler ce désir de remonter sur scène qui l’habitait.

Alors hop, voilà que pendant des semaines et des semaines, l’humoriste teste ses nouveaux gags devant des auditoires qui ne sont pas toujours gagnés d’avance et, au fil du temps, il construit peu à peu ce qui deviendra son prochain spectacle.

De son propre aveu, il se plante souvent et la route vers un vrai spectacle qui méritera d’être présenté lui semble souvent longue et laborieuse.

Puis, à un certain moment, Seinfeld discute avec un jeune humoriste qui travaille d’arrache-pied depuis huit ans à faire sa marque dans le milieu.

Le jeune humoriste fait donc part à Seinfeld de ses préoccupations en expliquant qu’à 29 ans, il est terrorisé par l’idée qu’il ne réussira jamais dans la vie. C’est alors que Seinfeld lui demande, avec son célèbre grand sourire aux lèvres : « Est-ce qu’il y a quelque chose d’autre que tu souhaites faire ? Tu as d’autres rendez-vous ou d’autres places où on t’attend ? »

Le jeune humoriste réplique alors en évoquant ses amis qui ont maintenant des boulots prestigieux et payants, qui ont une maison, une famille et tout le tra la la tout en se demandant ce que ses parents finiront par penser de lui, provoquant ainsi un énorme fou rire chez Seinfeld qui a visiblement trouvé hilarante cette dernière remarque.

Évidemment, cet échange peut sembler banal pour bien des gens, mais pour ceux et celles qui consacrent une partie de leur vie à créer, c’est plutôt étourdissant de constater à quel point ces questions peuvent être révélatrices.

D’ailleurs, 15 ans après la sortie de ce documentaire, cet échange m’apparaît même plus pertinent qu’à l’époque.

Demandez-le à ceux et celles qui créent dans votre entourage. Dès qu’on a le malheur d’annoncer à quelqu’un qu’on fait de la musique, de l’humour ou de la scène, on vous demandera aussitôt si on vous a déjà vu à la télé ou entendu à la radio.

Du coup, il y a de fortes chances que vous deviez répondre par un « non » embarrassé et chaque fois, ça vous donne le même espèce de sentiment d’échec.

Et pourtant, c’est tout simplement débile de croire que le fait de passer à la télé ou à la radio est une validation de votre art. J’ignore à quel moment cette idée est devenue une espèce d’unité de mesure du succès, mais elle me semble toujours de plus en plus forte dans l’esprit des gens.

Or, c’est quoi le succès dans la vie ? Certes, ma réponse me dégoûte presque, tellement elle est convenue, mais bon, n’est-ce pas d’être heureux ?

Et être heureux, n’est-ce pas de vivre auprès de gens qu’on aime et de faire ce qu’on aime ? Quand bien même que vous devriez refuser des gens à la porte lors de votre prochain spectacle, cela fera-t-il de vous un artiste plus accompli ? 

Ce qui rend heureux dans la création, c’est de voir des choses qui n’existaient pas prendre vie devant vos yeux ou dans votre tête. C’est de voir ces mêmes choses briller dans les yeux d’une seule personne. Ou sinon, c’est d’apprendre qu’une de vos créations a accompagné quelqu’un à un moment de sa vie.

D’ailleurs, une partie de la réponse se trouve dans le même documentaire. Voilà que notre jeune humoriste échange à un moment avec le célèbre agent et producteur George Shapiro qui a joué un rôle-clé dans l’industrie de l’humour aux États-Unis. Le jeune humoriste lui demande donc s’il peut espérer devenir une célébrité un jour. Puis, Shapiro lui répond : « Oui, et je crois que tu seras toujours malheureux. »

Comme le dirait Fox Mulder, le bonheur est ailleurs.