Gilbert Rozon.

L'homme aux deux BlackBerry

CHRONIQUE / Cet été-là, nous avions appris à quelques jours d’avis que nous avions été engagés pour produire une capsule quotidienne sur les ondes de Vox à l’occasion du festival Juste pour rire.

Évidemment, vous devinez que l’euphorie nous a gagnés et je vous avouerai qu’à l’époque, je croyais que nous avions enfin reçu notre billet d’or pour la gloire et la célébrité.

Alors hop, par un beau matin de juillet 2009, la « gang du Saguenay » se réunissait dans le sous-sol de Vox à Montréal et voilà que nous en étions à brainstormer pour notre tout premier épisode. Comme nos expériences antérieures avaient eu lieu lors du festival Regard sur le court, nous nous étions imaginé que toute l’équipe du festival JPR serait prête à nous donner un coup de pouce et question de bien valider notre théorie, nous avions donc eu la brillante idée de débuter tout de suite par une entrevue avec le boss du festival, Gilbert Rozon. Quelques heures plus tard, Virginie arrivait dans l’espèce de cuisinette où nous allions végéter très souvent dans les semaines suivantes, pour nous annoncer que nous avions le feu vert de Gilbert.

À l’heure prévue, Philippe et moi nous rendions à l’étage supérieur de l’édifice de JPR et voilà que la jeune réceptionniste nous indiquait d’aller attendre Gilbert dans son bureau.

Maintenant, je vous mentirais si je vous disais que la scène ne m’impressionnait pas. Partout où je posais mes yeux, il y avait un truc qui aurait suffi à lui seul pour que je vous raconte avec excitation que j’avais vu ça. Ici, il y avait tel accessoire que nous avions vu des milliers de fois à la télé lorsque nous étions gamins ; là-bas, une affiche signée de la main de Charles Trenet. Mais ce qui me fascinait le plus, c’était cette satanée terrasse extérieure. D’ailleurs, le moment est venu où Phil m’a regardé et m’a dit : « Hey, est-ce qu’on va se griller une clope dehors ? » Et la seconde d’après, nous étions là à fumer triomphalement nos cigarettes du haut de cet édifice qui nous donnait une vue hallucinante sur le centre-ville de Montréal. Je crois que c’est bien la seule fois où j’ai eu l’impression de toucher le « pouvoir » du bout des doigts, ou du moins, que j’ai eu un semblant d’aperçu de ce qu’on ressentait quand on est « big ». Puis, quelques secondes après être revenus à l’intérieur du bureau, Gilbert est arrivé.

Chaque fois que je repense à cette scène, tout ce que je vois, ce sont les deux BlackBerry qu’il avait sortis de ses poches de pantalons. Pourquoi deux BlackBerry, me demanderez-vous ? C’est justement ce que je me demande depuis huit ans.

Dès que Gilbert nous a vus, on a constaté le dédain sur son visage. « Vous êtes qui vous autres ? » qu’il nous a demandé. On a bredouillé des explications, puis on a rapidement compris qu’il y avait eu un malentendu et qu’en temps normal, nous n’aurions jamais pu avoir un entretien avec lui. Mais bon, puisque le mal était fait, Gilbert a accepté de filmer le court truc qui consistait en un petit questionnaire.

De toutes les personnes qui m’ont traité comme une petite merde, ce gars-là aurait mérité le premier prix. Il avait notamment fait allusion à mes origines de bouseux à cause de mon accent et remis en question mes aptitudes. Puis, quand la caméra s’est allumée, Gilbert a sorti son plus beau sourire racoleur et a répondu à nos questions. J’étais doublement nerveux, car je savais que notre « scénario » prévoyait que je lui coupe bêtement la parole, car nous souhaitons avoir une réaction de surprise de sa part. Je lui ai finalement coupé la parole et on a eu notre réaction. Et quand la caméra a cessé de filmer, Gilbert est redevenu le personnage froid et calculateur qu’il était dix minutes auparavant. Évidemment, l’actualité des derniers jours m’a bouleversé et j’ai une pensée sincère pour les victimes de Gilbert.

Enfin je n’ose même pas imaginer l’horreur qui les a habitées, car sans vouloir comparer ma rencontre avec leurs expériences, il reste que chaque fois que je repense à ces quelques minutes passées en sa compagnie, c’est de l’amertume et de la rancœur que je ressens. Bref, méfiez-vous toujours des types condescendants qui traînent deux BlackBerry dans leurs poches.