L’histoire des femmes

CHRONIQUE / La deuxième glace de l’aréna baieriverain portera le nom de Dean Bergeron, athlète paralympique originaire de La Baie et dont le parcours en inspire plusieurs, avec raison. C’est la dernière personne qui assistera de son vivant à la nomination d’un bâtiment en son nom. En effet, Saguenay adoptera une nouvelle politique de nomination où l’une des conditions est de ne pas attribuer le nom d’une personne vivante ou décédée depuis moins d’un an.

C’est une excellente décision. La dernière personne nommée de son vivant est un homme, ce qui est le cas pour la très grande majorité des toponymes au Saguenay–Lac-Saint-Jean. Un aréna, deux glaces, deux hommes. Considérant le risque de dérapage sur cette question, d’autant plus que la suggestion de Dean Bergeron vient de KYK, je souligne à grands traits noirs que mon commentaire n’a rien à voir avec le caractère méritoire de cette nomination.

Les toponymes sont des choix qui visent à honorer des personnes ou événements liés au passé, plus ou moins récents selon les cas. Une bonne partie de l’histoire étant écrite entre autres par les dominants, colonisateurs (économiques et autres) et curés, ce qui implique beaucoup d’hommes, il faut corriger quelques injustices, combler les absences et, évidemment, les absentes. C’est ce que fait l’anthropologue Serge Bouchard avec les Autochtones et les femmes dans son ouvrage Elles ont fait l’Amérique. On y découvre des héroïnes, pionnières et exploratrices hors du commun. Comme le dit l’auteur, les femmes sont absentes de l’histoire officielle de l’Amérique. La région n’échappe pas à ce constat et nos toponymes en sont un indicateur.

La Commission de toponymie du Québec a compilé 5 989 toponymes officialisés depuis 2000 pour le Saguenay–Lac-Saint-Jean. Parmi ceux-ci, 1 267 rappellent le nom d’une personne et, tenez-vous bien, 92% sont des hommes. Parmi les 10 plus grandes villes du Québec, Saguenay est en queue de peloton dans la catégorie «Voies de communication» données à une femme : 94% d’entre elles sont des hommes. Pourtant, les femmes ont participé à la vie sociale, économique et politique de la région. Elles n’étaient pas toutes religieuses ou mères de grande famille, ce qui n’enlève rien à leur héritage, tant s’en faut. L’histoire récente recèle aussi un bon potentiel. Mise à part l’indifférence régionale pour les questions féministes, quelle raison s’oppose à la mise en place de mesures correctives ? Prenons l’exemple de Montréal qui a lancé une initiative inspirante.

Dans le cadre du 375e anniversaire de Montréal, la ville a mis en place «Toponym’Elles». Il s’agit d’une banque toponymique féminine visant à corriger les écarts entre les nominations d’hommes et de femmes. Le public peut aussi transmettre des suggestions. Notre région compte des sociétés historiques et plusieurs passionnés d’histoire. Pas besoin de millions pour les impliquer et faire émerger une initiative à notre image pour corriger l’histoire racontée en valorisant la place des femmes. Pourquoi Saguenay n’ajoute pas ce volet à la nouvelle politique ? La rumeur dit que le conseiller Raynald Simard a mis un mois seulement pour convaincre ses collègues de nommer la glace au nom de Dean Bergeron. Qui trouvera la question des toponymes féminins assez importante pour régler ça aussi vite ? Le nom d’Hélène Pedneault circule pour la bibliothèque d’Arvida. Originaire de Jonquière, cette féministe québécoise fût journaliste et écrivaine, femme engagée et critique qui se tenait debout pour défendre ses idées. Une féministe pour une bibliothèque ? Voilà qui nous changerait des associations aux grandes compagnies. Un premier pas, petit, mais significatif, pour changer quelques ancrages avec le passé. La bibliothèque Hélène Pedneault. Ça sonne si bien.