Les visages de l’itinérance

CHRONIQUE / L’itinérance a plusieurs visages. Cette problématique sociale est présente dans l’ensemble des régions de notre province. En fait, l’itinérance est vécue par des milliers d’individus sur toute la planète, et ce, depuis la nuit des temps. Qu’elle soit visible ou cachée, elle cohabite avec nous, parfois même sans qu’on la reconnaisse lorsque nous la croisons dans la rue.

Évidemment, tout le monde est capable d’imaginer un « sans-abri ». Il a une barbe, des vêtements en lambeaux, une hygiène discutable, se promène en quêtant sur la rue et cherche désespérément un endroit où installer son abri de fortune pour passer encore une nuit à la belle étoile. Cette description, bien que folklorique, représente bel et bien l’un des visages de cette réalité des grands centres.

Dans la région

Au Saguenay–Lac-Saint-Jean, quelques centaines d’individus doivent composer avec cette triste réalité. Toutefois, le portrait est quelque peu différent. La problématique est beaucoup plus invisible et cachée que dans les grandes villes.

En région, on utilise plutôt le terme « sans domicile fixe » pour parler des sans-abri. Être sans domicile fixe, ça peut vouloir dire devoir déménager jusqu’à 17 fois en une seule année, ne jamais savoir à quel endroit, le soir venu, où l’on va bien pouvoir se poser et dormir un peu.

Ne jamais savoir si, demain, la providence permettra un repas, un toit ou rien du tout. Vivre au jour le jour, une heure à la fois, c’est malheureusement le quotidien de ces gens qui vivent en marge de la société et qui peinent à être vus, reconnus en tant que citoyens, en tant qu’humains.

Puisqu’ils sont pour la plupart invisibles aux yeux de qui ne sait pas les voir, comment être inclus dans ladite société qui pourtant les a vus naître ? Comment obtenir l’aide qu’il faut lorsque toutes les portes se sont refermées ? Comment louer une chambre ou un appartement lorsque les revenus sont absents ? Et que dire de l’absence de bonnes références. Le chemin vers la « réinsertion » peut être long.

Profil

Pour faire le profil de la personne en situation d’itinérance, il faut rencontrer ces personnes une à une. Aucune histoire n’est pareille. L’itinérant est parfois un jeune de 18 ans qui a terminé son parcours en centre jeunesse ; il est parfois un ex-travailleur surpris par la fermeture de l’entreprise où il travaillait depuis de nombreuses années ; il peut aussi être un ancien militaire ; il est souvent père, ex-conjoint ; il est aussi un accidenté de la route abandonné par la Société de l’assurance automobile du Québec (SAAQ) ; il est parfois universitaire à la recherche d’emploi ; il est parfois immigrant. Mais il est toujours l’un des nôtres, un être humain qui a besoin d’aide.

Les visages sont nombreux, mais un tronc commun se dessine. Les problématiques vécues sont nombreuses et malheureusement, elles sont trop souvent concomitantes. Si le problème du « sans-abri » était uniquement l’absence d’un toit, il serait très simple de régler cette situation, mais l’absence d’un toit est plutôt la résultante d’un processus de désaffiliation très complexe.

La toxicomanie, la judiciarisation, les problèmes de santé physique et mentale, la pauvreté, l’exclusion, le rejet et les préjugés sont souvent le lot d’un seul et même individu. Quel aspect doit-on « traiter » en premier ? Quelle sera la cible des premières interventions ? Si le réseau de la santé et des services sociaux se renvoient la balle, comment l’individu marginalisé s’y retrouvera ?

Les questions sont nombreuses et les réponses, elles, sont quasi inexistantes. C’est sans doute pourquoi il y a, et qu’il y aura encore, des personnes en situation d’itinérance.

La solution est en nous, en notre société. Nos choix individuels de voir ou non, de reconnaître ou non, l’autre dans sa globalité, dans son humanité, sont le premier pas vers l’inclusion de tous, même des marginalisés. Les exclus ont été exclus. À nous de les reconnaître et de les inclure.

Michel St-Gelais,

directeur général de la Maison des sans-abri de Chicoutimi