Les visages de la faim

Chaque année, le temps des fêtes de Noël et du jour de l’An est propice au partage avec les personnes les plus démunies de notre société. Demain, des personnes passeront par les maisons dans la cadre de la guignolée de la Saint-Vincent de Paul. Jeudi prochain, des bénévoles se tiendront au coin des rues de certaines localités de notre région pour solliciter vos dons afin de venir en aide aux différentes soupes populaires dans le cadre de la guignolée des médias. Durant le mois de décembre, dans les épiceries, on vous sollicitera de nouveau afin de venir en aide aux gens dans le besoin. C’est avec grande générosité que vous répondrez à ces nombreuses sollicitations.

Pour une grande majorité de personnes, les gens dans le besoin leur sont inconnus. Un jour, une amie est venue nous rendre visite à la Soupière et elle est demeurée sur le bord de la porte, incapable de faire un pas de plus. Voyant de ses yeux quels étaient les visages de ceux et celles qui sont dans le besoin, elle est demeurée figée, sans mot. La réalité de la pauvreté, jusqu’à maintenant inconnue pour elle, lui était maintenant dévoilée.

Un accueil inconditionnel

Pour une grande majorité, les personnes que nous côtoyons à la Soupière sont des personnes seules, des personnes qui demeurent dans une petite chambre d’à peine 4 pieds par 8 pieds. Elles n’ont pas d’autres choses. Lorsqu’elles viennent dans nos locaux, tôt le matin, dès l’ouverture des portes, elles peuvent socialiser.

Vers le milieu de l’avant-midi, elles vont se servir un café, jouer aux cartes ou à des jeux de société. Il y a de la place pour l’humour entre elles et les chicanes sont très peu nombreuses. Personnellement, en les accueillant, je n’ai pas de difficulté à les prendre par le cou et à les embrasser.

Beaucoup arrivent ici en pleurant. Je prends alors le temps de m’asseoir, de les écouter, de leur donner un conseil. Elles repartent avec le sourire. En plus de les accueillir et de les écouter, je me permets de les impliquer en leur demandant, à titre d’exemple, de sortir des boîtes à l’extérieur.

Elles sont très généreuses. Lorsqu’on leur demande un service, elles se sentent vraiment valorisées. « Ces p’tits tannants », comme j’aime les appeler affectueusement, savent que je les aime profondément. À ces personnes, s’ajoutent des mères de famille et leurs enfants de même que quelques personnes âgées qui ont de la difficulté à se faire à manger.

Parmi ces gens, plusieurs sont aux prises avec des problèmes de santé mentale. En apparence, rien n’y paraît. Lorsqu’on prend le temps de discuter avec un ou avec l’autre, on s’en rend compte. Je les accueille de façon inconditionnelle et je les aime également de cette manière.

Plusieurs me considèrent comme étant leur « maman ». Beaucoup m’appellent « mamie », d’autres « grand-maman ». Ayant eu le malheur un jour de perdre mon unique enfant, je me retrouve maintenant avec près de 90 « enfants » à aimer.

Les différentes facettes de la pauvreté

La pauvreté a plusieurs visages. Elle peut être liée à la santé mentale, à la solitude, à un handicap. Mais elle l’est aussi en grande partie à l’aspect monétaire et matériel. Le tiers des gens que nous rencontrons à la Soupière n’habitent pas dans une habitation à loyer modique (HLM). Lorsqu’ils ont payé leur loyer, leur électricité et leur téléphone, il ne reste pas grand-chose. S’ils veulent s’habiller, ils ne sont pas capables, parce qu’il ne leur reste pas d’argent. Tant que les montants d’aide sociale seront ceux que l’on connaît actuellement, tant qu’il n’y aura pas de logements sociaux, ils ne s’en sortiront jamais.

La dernière semaine de chaque mois est très difficile. N’ayant plus d’argents, il n’y a aucune nourriture à la maison. À la Soupière, nous essayons tant bien que mal de les aider. La pauvreté est une roue sans fin. Ils ne sont pas capables de s’en sortir et malheureusement, ne le pourront jamais. Et cette réalité touche notamment les personnes seules.

Au-delà de l’aide alimentaire

En plus des repas du midi, nous donnons des vêtements. Lorsque je me rends compte que certains d’entre eux sont mal habillés, je les interpelle et je leur fais essayer des vêtements, des bottes, des tuques et des mitaines.

Lorsque je manque de vêtements, je signale quelques numéros de téléphone. C’est ça, la Soupière. C’est une famille. Ici, nourrir une personne, ce n’est pas que combler le vide de l’estomac, c’est aussi nourrir les autres aspects de la vie.

Si j’avais un souhait à exprimer à l’approche des Fêtes, c’est qu’il n’y ait plus de soupe populaire. Malheureusement, pour être réaliste, ça ne sera pas le cas. Tant que les gouvernements ne feront pas plus pour les assistés sociaux, ça ne marchera pas. Et j’ai surtout en tête les gens qui sont seuls. Ce sont eux les pires. Tant que le salaire minimum ne sera pas haussé de manière significative et que les gens travailleront à temps partiel, il y aura toujours des gens sur l’aide sociale, il y aura toujours de la pauvreté.

La pauvreté se dissimule derrière un visage. La pauvreté se dissimule derrière un nom. La pauvreté, c’est 12 mois par année. Merci de nous permettre, par vos dons, d’aider les gens dans le besoin.

Raymonde Pedneault,

Directrice générale de la Soupière de Jonquière