Pour Fanny, tout tournait autour de la nourriture. Et tout devait être parfait puisqu’elle souffrait aussi de troubles obsessionnels compulsifs.

Le poids de l’anorexie

CHRONIQUE / En ce soir d’automne, toute la famille est réunie autour de la table. Cette même table qui, au lieu d’être synonyme de temps de qualité et de plaisir, a été source de souffrances, de pleurs et de crises pour les parents et les quatre sœurs. Parce que quand l’anorexie frappe dans une maison, c’est tout le monde qui en subit les contrecoups.

Au début, Fanny*, 16 ans, passait beaucoup de temps dans la cuisine. Elle préparait ses lunchs. Toujours des recettes santé. Au lieu de manger comme le reste de la famille, elle se concoctait un autre plat. Ses parents, Éric et Carmen, ont pensé que c’était une mode.

Elle a commencé à faire de plus en plus d’exercice aussi. Assez pour que sa famille finisse par trouver que quelque chose clochait. «Tu ne veux pas croire que ton enfant est malade», explique Éric, l’émotion dans la voix.

Maintenant âgée de 18 ans, Fanny n’arrive pas à mettre tout à fait le doigt sur ce qui l’a entraîné dans la maladie. Elle voulait être en santé. Se sentir belle. C’était aussi une façon de gérer ses émotions peut-être. «J’arrivais à me sentir plus satisfaite de moi quand je maigrissais.» Ses parents y voient en partie les conséquences d’échecs amoureux et de l’impact de l’image et du paraître à l’ère des médias sociaux.

Pour Fanny, tout tournait autour de la nourriture. Et tout devait être parfait puisqu’elle souffrait aussi de troubles obsessionnels compulsifs. Chaque cube dans sa salade devait être égal à l’autre. Elle comptait ses bouchées. Couper une banane pouvait prendre 30 minutes, relate sa famille, maintenant en étant capable d’en rire un peu. Manger n’était plus un plaisir, c’était un stress, note avec une maturité surprenante Clara, 13 ans.

Leur mère Carmen a fait des recherches pour trouver de l’aide. Des ressources qui ne sont pas assez nombreuses, dit-elle, surtout quand on habite un peu à l’extérieur des grands centres. Ils sont allés à la clinique Saint-Amour de Lévis pour consulter. Puis, à l’Éclaircie, à Québec. Malgré l’aide, la maladie gagnait du terrain au fil des mois. Fanny se dégradait. Son cerveau, sous-alimenté, lui jouait des tours. Les derniers temps sont flous dans sa tête. Fanny a dû être hospitalisée environ une semaine. Là, elle s’est rendu compte qu’elle avait touché le fond. Qu’il lui fallait maintenant se donner un élan pour remonter. Et c’est ce qu’elle fait depuis environ un an.

Chaque membre de la famille a vécu la maladie à sa manière. L’aînée, Julianne, 22 ans, dit qu’elle pense avoir bien réagi. La plus jeune, Clara, la regarde. «Tu savais toujours quoi dire au bon moment.» Les yeux de Julianne se remplissent d’eau. «D’être avec Fanny, ça me permettait de mettre mes problèmes de côté. On a beaucoup parlé, ça nous a rapprochées», se rappelle-t-elle.

Ça a été une tout autre histoire pour Amélie. «Je souffrais autant qu’elle», raconte la jeune femme de 20 ans en ravalant ses larmes. Elle a l’impression qu’elle n’a pas su l’aider. Les deux sœurs ont beaucoup d’amis en commun. Elle a trouvé difficile les commentaires des autres. Ceux qui n’y comprennent rien et qui disaient : «Faites-la manger!» ou «On va aller manger une poutine!» Ce n’est pas comme un cancer, où tout l’entourage comprend, remarque Éric. La maladie mentale soulève l’incompréhension, certains n’y croient pas.

Fanny s’isolait de plus en plus. Quand on est ado, toutes les sorties tournent autour de la nourriture : le resto, le cinéma, les partys. Elle ne buvait plus d’alcool non plus. Elle a fini par ne plus vouloir sortir avec ses amis.

«Toute la place»

«Les gens ne peuvent pas comprendre à quel point quelque chose peut prendre toute la place», constate Julianne. Quand tout tourne autour de la maladie, il reste bien peu de temps pour les petites joies ou les petits problèmes des autres. Les sœurs se sont soutenues entre elles. Même si elles comprenaient toutes que la priorité devait être Fanny, elles trouvaient parfois difficile que la parenté n’appelle que pour prendre des nouvelles d’elle.

«Parfois j’avais le goût de dire, Clara et Julianne aussi vont bien!» raconte Amélie.

Clara, qui n’avait que 11 ans au début de la maladie, a le plus souffert de ce manque d’attention de ses parents, croit Éric. «Je ne lui en voulais pas, mais...», commence-t-elle, des sanglots dans la voix. «Mais ils étaient moins présents pour moi.» Clara a trouvé triste de ne pas pouvoir approcher Fanny, qui s’isolait. «J’avais l’impression que je ne pouvais rien faire pour elle, je ne savais pas quoi dire.»

Difficile aussi pour les filles de voir souffrir leurs parents. «Mes parents, ce n’était plus les mêmes», dit Amélie.

Fanny sait qu’elle a fait du mal à sa famille. Elle s’en rendait compte. Elle comprenait que son comportement n’était pas normal. Mais c’était plus fort qu’elle, explique la jeune femme. «J’avais l’impression d’être deux personnes.»

La famille a été chanceuse. Fanny n’a jamais nié qu’elle avait un problème. Elle ne mentait pas, ne se cachait pas. «Ce n’est pas la norme», pense son père.

Carmen a eu peur aussi à un certain moment que ses autres filles, surtout les plus jeunes, tombent dans le même piège. Qu’elles se trouvent grosses en regardant Fanny. Que la maladie se propage. Elle leur a répété que Fanny était malade, qu’il ne fallait pas se comparer à elle, essayer de devenir maigre comme elle.

La paix est revenue autour de la table familiale. La nourriture a pratiquement repris une place normale. Mais l’ombre de la maladie rôde toujours. Papa s’inquiète encore. Il a tellement peur que sa fille rechute. Chaque petit recul, aussi petit soit-il, fait craindre le pire. Éric me répète les statistiques : «un tiers qui s’en sort, un tiers qui reste avec un problème gérable et un tiers qui ne s’en sort jamais».

En retournant chez moi, j’avais le goût de dire à Éric de ne pas trop s’en faire. Les statistiques ne mesurent pas l’amour familial, le soutien des proches. Fanny est bien entourée. Dans une famille unie, capable de parler de tout. De rire et de pleurer dans la même phrase. Ça ne prémunit pas contre la maladie, c’est vrai. Mais même si elle devait chuter encore, il y aura bien des bras pour l’empêcher de tomber trop bas...

* Les noms ont été changés pour préserver l’anonymat.