Le plus atypique de tous les présidents américains

ANALYSE / Donald Trump a été tour à tour décrit par une multitude d’observateurs, de commentateurs et de spécialistes de la scène politique américaine comme étant un bouffon, un incompétent, un ignorant, un danger pour la démocratie, une menace pour les droits constitutionnels, un président absurde et dangereux, un non-politicien, etc. Comme figure non conventionnelle, il confond les critiques.

Après sa victoire aux présidentielles de 2016, les médias libéraux américains et la presse européenne clamaient presque à l’unanimité : « La victoire de Trump représente une rébellion contre la raison et la décence, c’est le triomphe du racisme, ou de la misogynie, ou de la stupidité ou des trois choses à la fois : c’est l’expression du mauvais jugement et du mauvais goût de 60 millions d’Américains ».

Les prises de position apparemment confuses, contradictoires et souvent extravagantes, jointes à ses volte-face et à sa tendance systématique à mentir confortaient les critiques dans leur jugement concernant le personnage Trump. Aussi, un verdict définitif fut rapidement rendu par les médias traditionnels. Le président est un danger public pour les États-Unis et pour le monde.

Néanmoins, ce que les médias traditionnels ne semblent pas avoir saisi dans leur ensemble, c’est la signification du phénomène Trump. Car il faut bien le dire, ils sont souvent incapables d’expliquer l’engouement d’une partie de l’électorat à son égard et comment les Américains ont pu élire un président aussi peu orthodoxe.

Depuis trois ans, Trump a survécu à une multitude de crises, d’incidents ou de révélations qui auraient détruit la carrière de tout autre président. Il possède une capacité unique d’outrepasser les limites de la honte. Violant systématiquement les normes et le décorum politique, il va souvent jusqu’à accuser ses adversaires d’avoir perpétré ses propres turpitudes.

Les politiciens engagés dans un comportement moralement compromettant reconnaissent les faits, expriment un certain remords et acceptent de s’effacer temporairement de la scène publique. Mais ce n’est pas le cas avec Trump. Il répond à l’opprobre en prenant l’offensive. Surtout, pas question de s’excuser.

Contrairement à l’impression générale, les idées de Trump ne sont ni contradictoires ni confuses. Sa rhétorique est extraordinairement conséquente. Comme jamais auparavant, les Américains sont en présence d’un politicien qui est capable « d’injecter des idées dans le corps politique et de façonner les sujets de débat dans la vie nationale ».

Sa rhétorique est certainement populiste et démagogique, mais elle fonctionne. On peut être outré par ses attaques verbales sur les minorités ou les immigrants. Néanmoins, il démontre une capacité unique d’enfreindre la rectitude politique dans ce dossier, accomplissant ce que beaucoup de dirigeants auraient aimé faire, mais n’osaient pas.

Un changement important est survenu récemment dans la perception de la quête du rêve américain. Cette poursuite a déplacé l’intérêt général vers un désir grandissant des Américains d’exercer un plus grand contrôle sur leur vie individuelle. Or, la perception de l’importance de se plier à la rectitude politique entre dans cette dynamique de changement.

En effet, Trump méprise les gens qui se plient aux normes et à la rectitude politique. À la façon de George Orwell, il diagnostique la rectitude politique comme le principal problème de la société américaine. Or, il s’avère que ses partisans sont heureux d’entendre son langage et se faire dire qu’ils peuvent affirmer que ce sont les Blancs qui ont construit l’Amérique sans se faire taxer d’être racistes.

Plus encore, ses partisans comprennent son slogan « Rendre sa grandeur à l’Amérique » comme un retour à l’ère Eisenhower. De prime abord, cette affirmation est invraisemblable, car Trump est si erratique et Eisenhower était si fiable. Néanmoins, les partisans perçoivent dans les années 1950 une période calme et prospère, sans la présence de musulmans ou d’immigrants illégaux, sans l’ALENA, etc. En somme, une ère de rêve.

Trump a gagné la bataille concernant la rectitude politique. Considérant la rectitude politique comme le cancer social qui ronge l’Amérique, il saisit toutes les occasions pour rejeter la conformité politique et dire à ses partisans et aux Américains ce qu’ils veulent entendre. Ainsi, il utilise l’expression pour s’opposer à ceux qui crient contre la discrimination raciale ou sociale. Ses attaques contre la rectitude politique sont devenues un fourre-tout pour attaquer ses adversaires et les accuser de tenir des propos non pertinents.

Sa détermination à violer les règles de bienséance apparaît particulièrement dans son refus de tenir des discours favorisant l’unité. Au contraire, il est constamment engagé dans un processus de division. Il démontre « qu’il est possible de s’aligner avec des forces nationalistes de droite et de survivre politiquement ».

En somme, Trump a compris la psychologie de ses partisans. Et c’est pour cela qu’ils restent loyaux à son égard. Vedette dans une émission de téléréalité, il leur offre le divertissement qu’ils demandent. Ses propos sont moins importants que le fait qu’il soit amusant à regarder. Les gens sont dans l’expectative. Ils se demandent quelle chose scandaleuse va-t-il dire devant leur auditoire. Heureux d’être divertis, ils sont prêts à tout pardonner.

Si Trump représente pour beaucoup de critiques une sorte d’énigme, il peut être le mieux défini par l’analogie suivante : il ressemble à un feu de forêt faisant rage hors de contrôle et détruisant tout sur son passage. Or, plus vous cherchez à l’éteindre, plus le feu nous surprend en apparaissant à un autre endroit.

Gilles Vandal est professeur émérite à l’École de politique appliquée de l’Université de Sherbrooke.     

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La Tribune.