Le paradoxe de Jevons

CHRONIQUE / Enerdata est un organisme indépendant qui publie chaque année des données et statistiques sur la production et la consommation d’énergie dans le monde. Son dernier rapport, mis en ligne le 28 mai 2019, laisse présager une augmentation importante des émissions de gaz à effet de serre et leur accumulation dans l’atmosphère. Les mesures prises chaque jour à l’observatoire de Mauna Loa, à Hawaï, le confirment d’ailleurs. En mai 2018, on enregistrait une concentration historique record de 411,4 parties par million (ppm) de CO2 alors que cette année, elle a déjà dépassé 414 ppm en hausse de 100 ppm depuis qu’on a commencé ces mesures en 1958.

La raison est simple, nous continuons à augmenter, à l’échelle mondiale, la consommation d’énergie et 80 % de nos sources d’énergie primaires sont des carburants fossiles. Quand on les brûle pour se déplacer, produire de l’électricité, des biens manufacturés ou chauffer les bâtiments, ils libèrent du CO2 plus que les systèmes naturels ne peuvent en absorber. Chaque milliard de tonnes de CO2 supplémentaire nous éloigne de l’objectif de stabiliser le climat planétaire à un niveau raisonnable à l’horizon 2100.

Les pays du G20 représentent les 20 plus grandes économies de la planète et sont collectivement responsables de 80 % des émissions mondiales et ils sont friands de carburants fossiles. En 2017-18, alors qu’elle diminuait légèrement depuis quatre ans, la consommation de charbon a augmenté de 0,7 %, le pétrole a continué son ascension de 1 % alors que pour le gaz naturel, c’est un bond de 5 % qu’on a enregistré. Même si l’énergie de source renouvelable a continué de croître, sa progression s’essouffle. Bref, les fossiles ont le vent dans les voiles… Houston, we have a problem !

Même si l’efficacité énergétique a progressé de 1,5 %, cela ne suffit pas à effacer l’augmentation de la demande. C’est une illustration du paradoxe de Jevons. Cet économiste britannique a énoncé dans son livre La question du charbon, publié en 1865, qu’à mesure que les progrès technologiques améliorent l’efficacité de son utilisation, la consommation d’une ressource augmente plutôt que de diminuer. On profite des marges de manœuvre pour inventer de nouveaux besoins et consommer plus. Pas jeune comme principe, mais ça marche toujours !

L’explication économique tient à l’équilibre de l’offre et de la demande. Si on utilise moins d’une ressource pour le même produit ou service, son prix évoluera à la baisse si son approvisionnement demeure constant. Moins cher ? On peut en consommer plus… et un petit plus ça fait du bien à l’avidité de nos contemporains comme à celle de leurs ancêtres, et cela n’a pas de fin. Les moteurs des automobiles d’aujourd’hui sont beaucoup plus efficaces que ceux des bazous de jadis. Mais on consomme plus d’essence par personne qu’en 1970. Paradoxe ? Non. La voiture d’aujourd’hui est plus luxueuse, elle possède une traction intégrale, la climatisation et surtout, elle est beaucoup plus puissante qu’il y a trente ans. Et on roule beaucoup plus de kilomètres pour toutes les bonnes raisons que l’imagination nous permet de prétexter.

Il n’y a pas 36 solutions pour résoudre le paradoxe de Jevons. Soit on augmente artificiellement le prix des carburants fossiles sans tenir compte des protestations des consommateurs, soit on réduit les approvisionnements à la source comme le fait l’OPEP quand elle veut faire pression sur les pays consommateurs. Comme nos gouvernements sont timorés par atavisme, ce n’est pas demain la veille qu’on verra cela. Alors, quoi faire ?

Il reste l’action des individus, des masses d’individus comme vous et moi qui peuvent refuser de se laisser prendre au piège de la consommation. C’est un mince espoir, mais un potentiel bien réel.