Le début d’une nouvelle ère

CHRONIQUE / Je revois encore l’affiche trônant sur le bord du boulevard Talbot, une petite route à deux voies à l’époque, quand j’arrivais du dépanneur Chez Paul – où se trouve aujourd’hui le Tim Hortons – avec mon vélo : « Place du Saguenay/Le premier ouvrira ici en 1968 ».

Je n’avais aucune idée de ce dont il était question. Je n’avais jamais vu de centres commerciaux et je n’imaginais pas l’ampleur du projet. À ce moment, j’habitais tout près, dans un quartier résidentiel qui commençait à pousser dans un champ. Et celui qui allait réaliser le projet, c’est Henry Segall, le gars qui avait vendu le terrain à mon père sur la rue de Longchamps – 900 $ à 30 $ par mois sans intérêt – quelques années plus tôt.

Papa m’a souvent raconté cette discussion qu’il avait eue avec M. Segall au début des années 60, quand nous vivions sur la rue Hôtel-Dieu en haut de chez mon grand-père maternel, dans le logement qu’il louait à mes parents pour une bouchée de pain.

Le gars avait frappé à notre porte. Je n’en ai aucun souvenir, car je devais avoir deux ou trois ans. Il s’était présenté : « Henry Segall. » Il avait dit à mon père qu’il avait un projet de centre commercial en haut des terres du Séminaire [de Chicoutimi] et qu’il vendait des terrains pour faire un quartier autour.

À 30 $ par mois, avec son salaire de prof qui n’était pas encore élevé à l’époque, mon père avait mordu à l’hameçon. Mais ce n’était pas une arnaque, même si tout le monde se moquait de lui : « Jacques, tu vas te construire dans un champ ? »

Je me souviens quand ils ont commencé à creuser le solage en septembre 1963 : nous étions la quatrième maison du quartier qui est aujourd’hui le poumon commercial de la ville. Et en ce milieu de la décennie 60, je ne savais pas que cette pancarte annonçait le début d’une ère nouvelle dans nos habitudes de magasinage, ce qui allait faire de Chicoutimi la métropole commerciale du Saguenay–Lac-Saint-Jean.

Habitué d’aller faire l’épicerie chez Steinberg sur la rue Racine avec ma marraine, puis d’aller chez A.L. Green, Continental et Woolworth, dorénavant, nos rendez-vous seraient chez Zellers, Miracle Mart, Dominion et Sears à Place du Saguenay.

Les jeudis et vendredis soir, pas besoin de nous chercher. Nous arpentions les allées de Place du Saguenay aller-retour sans arrêt. Pour voir des filles, on n’allait pas à la discothèque – nous étions d’ailleurs trop jeunes –, mais au centre commercial.

Puis, le drame est survenu. Le 1er juillet 1980, le feu prend naissance dans les cuisines du restaurant-bar Place Séville. Habitant tout près, je n’ai rien manqué du spectacle offert par les CL-215 qui, exceptionnellement, étaient venus prêter main-forte aux pompiers et volaient à quelques mètres au-dessus des maisons pour arroser le brasier devenu incontrôlable. Leurs efforts combinés à ceux des pelles hydrauliques, qui ont abattu des sections complètes du centre commercial, n’ont pas permis de sauver le mail, mais les magasins Sears et Zellers ont survécu. Mais adieu Dominion, Miracle Mart, tabagie Montmigny, Dairy Queen, Saguenay Musique et Laura Secord.