Le boy’s club du Royaume

CHRONIQUE / Il n’y a pas, ou presque pas, de lutte militante féministe au Saguenay–Lac-Saint-Jean. Pas de débat public soutenu, rarement de manifestations dans les rues, peu de revendications formelles, quelques actions locales. Pas de #metoo 02.

La défense des droits des femmes passe à travers d’autres voies. Celles des organisations qui défendent et donnent des services aux femmes. Les actions contre les inégalités sociales et économiques qui touchent davantage les femmes. La colère des infirmières et celle des 500 travailleuses de garderie qui sont dans la rue. L’absence d’une colère féministe nommément identifiée ne signifie pas que la région n’a pas de problème d’égalité entre les hommes et les femmes. Le Saguenay–Lac-Saint-Jean est un boy’s club. Une grosse taverne, un terrain de golf, une table de Chevaliers de Colomb. Il faut un certain cran à une femme pour se lever dans une réunion et parler de la place des femmes ou demander l’équité de représentation. Les hommes rigolent. Ils roulent les yeux, soupirent et se lancent de petits regards complices. Rarement assistons-nous à un appui concret. C’est ce qui se produit ensuite qui parle davantage : rien. Silence. Une étrange indifférence. Serait-ce une position de domination bien intégrée par le genre masculin en poste de pouvoir depuis trop longtemps ? Il s’agit d’une partie de l’explication.

Le féminisme en région est fort différent de celui de Montréal. Comment expliquer cet écart ? Un très bon texte paru dans la revue publiée par la Ligue des droits et libertés (2015) met la table pour une réflexion : « Les droits des femmes en région québécoise : les effets pervers des architectures variables ». Les architectures nous réfèrent aux politiques et mécanismes de concertation dans les régions qui ont été instaurés et abolis au fil du temps (CRCD, CRÉ, CLD, conseils régionaux, etc.). Écrit par Denyse Côté, chercheure et directrice de l’Observatoire sur le développement régional et l’analyse différenciée selon les sexes (ORÉGAND) à l’Université du Québec en Outaouais, ce texte nous explique comment les politiques régionales ont forcé les groupes de femmes a adopté une logique administrative. Une situation qui a mis de côté le caractère plus revendicateur et militant du mouvement féministe. 

Les droits et la représentation démocratique des femmes se retrouvent sur le même pied que tous les autres secteurs comme l’environnement, la culture, les jeunes, etc. « Pour le mouvement féministe, le prix à payer d’avoir réussi à faire incorporer le thème de l’égalité au sein de dispositifs de gouvernance régionale aura été, dans plusieurs régions, la neutralisation des voix plus critiques, le bannissement du vocable “féministe” n’en étant que l’exemple le plus apparent. » Je constatais justement l’absence du mot féminisme dans notre espace public dans une chronique publiée en 2015 (La région, le boy’s club 02). Dans la région, les droits des femmes sont noyés à travers une concertation régionale dominée par des élus masculins qui ont encore plus de pouvoir depuis l’abolition des CRÉ. 

Je serais vraiment heureuse que ce texte fasse réfléchir quelques hommes sur les revendications féministes. Ce qui me semble plus pertinent, porteur de sens, et plus probable, est la réflexion des féministes devant ce constat. Côté voit un avenir sombre pour les droits des femmes que je partage. Rien n’indique que la structure de concertation régionale puisse être un levier pour des revendications féministes. Le changement viendra des femmes qui ont une force et des capacités importantes pour rebondir à l’extérieur des mécanismes qui étouffent. Ça vous dit ?