Le bordel territorial

CHRONIQUE / Le territoire québécois est morcelé par plus de 50 ans de politiques gouvernementales. On ne compte plus les incohérences générées par la multiplication des découpages administratifs et législatifs et des diverses politiques lancées, adoptées, modifiées, abolies ou interrompues au fil du temps. Les rôles, responsabilités et compétences des régions, municipalités régionales de comté (MRC), municipalités et autres organisations publiques s’ajoutent à ceux des gouvernements du Canada et du Québec dans ce qu’il est convenu d’appeler un beau bordel territorial.

Même si elles sont les premières à en subir les contrecoups, les populations se préoccupent peu de cet enjeu qui se trouve majoritairement entre les mains des élus municipaux, provinciaux et fédéraux, ainsi que des experts en aménagement et urbanisme qui dénoncent depuis belle lurette cette situation, en vain faut-il le souligner.

Encore récemment, l’alliance ARIANE, ne pas confondre avec Arianne Phosphate, a fait une déclaration de principes pour une Politique nationale de l’aménagement du territoire et de l’urbanisme. Un texte qui met en évidence le fait que les pratiques actuelles ne sont plus adaptées aux enjeux du XXIe siècle : protection du territoire agricole, environnement, changements climatiques, protection de la biodiversité, mise en valeur des paysages, etc. Les signataires demandent une politique qui ferait primer l’intérêt collectif sur les intérêts particuliers. Il faut être aveugle ou complètement borné pour ne pas voir les conséquences désastreuses de ce fouillis dans le cas spécifique des projets de la zone industrialo-portuaire à Saguenay. Le plus récent épisode, qui serait comique si les conséquences n’étaient pas si graves, est la rencontre de consultation organisée par la MRC du Fjord-du-Saguenay. Comment comprendre qu’une procédure de dézonage est, dans les faits, une formalité puisque, selon l’avocat de la MRC, le fédéral a préséance sur les décisions. Plusieurs ont reçu en pleine face ce constat d’impuissance d’élus municipaux qui n’ont de cesse de défendre des projets sur lesquels ils n’ont, au final, rien à dire. Au fond, peut-être que cette situation explique que tous ces élus locaux appuient les projets, justement, parce qu’ils n’ont aucun pouvoir ? Aussi bien batifoler avec les grands décideurs du privé en se donnant des allures de développeurs près du pouvoir qui comprennent bien, eux autres, les enjeux économiques. C’est meilleur pour l’image que d’avouer n’avoir aucun pouvoir réel.

La construction du gazoduc et de l’usine de gaz liquéfié, deux projets scindés aux fins de confusion, impliquent à eux seuls plusieurs territoires relevant de ministères et organismes fédéraux, provinciaux et municipaux. Même chose pour Métaux BlackRock et l’usine cryogénique (dont personne ne parle), le troisième port et, évidemment, le trafic maritime. Ce n’est pas la vache qui perd son veau, c’est le citoyen qui perd tout pouvoir sur l’avenir du lieu où il vit, travaille, respire, meurt. Que l’on soit pour ou contre ces projets a peu d’importance. La question fondamentale est : qui gouverne le développement du territoire ? Qui profite réellement des projets industriels ? Les municipalités et les MRC, que l’on se plaît tant à désigner comme des gouvernements de proximité, sont-ils réduits à gérer à la petite semaine ? C’est un peu ce que dit l’avocat présent à la rencontre de la MRC le Fjord-du-Saguenay : « Nous, on gère l’usage du territoire. »

Le Québec est un bordel territorial inadapté aux enjeux qui sont de plus en plus complexes et globaux. Ceux qui ont le plus de moyens financiers s’en sortent beaucoup mieux. Ils peuvent toujours se payer des experts, avocats, lobbyistes, communicateurs et profiter des opportunités générées par ce fouillis. D’autres continuent de chercher d’où leur vient ce profond sentiment de dépossession.