L’art, comme une tranche de bacon

CHRONIQUE / L’art, c’est comme une tranche de bacon. On en consomme parce que c’est beau, bon, pas cher et accessible. Mais lorsqu’on demande à quelqu’un s’il sait comment son bacon a été fait, il répondra qu’il ne veut rien savoir. Voilà où est le problème ; les consommateurs ne se rendent pas compte qu’il est de leur responsabilité individuelle de connaître l’éthique de production de leurs produits avant de les acheter. Dissocier l’artiste de son art, c’est fermer les yeux sur sa consommation, afin de prioriser son confort personnel.

« La vedette pop de mon enfance est peut-être un pédophile. Devrais-je continuer d’écouter sa musique ? » C’est la question que se sont posée beaucoup d’Américains le soir du 25 janvier, à la suite de la première de l’accablant documentaire Leaving Neverland. Pendant quatre heures, le réalisateur Dan Reed a donné la parole à deux présumées victimes de Michael Jackson, l’accusant de les avoir agressées sexuellement alors qu’elles n’étaient encore que des enfants.

Deux mois plus tard, à la suite de la sortie du documentaire à la télévision, le Hollywood Reporter a annoncé que les diffusions à la radio des chansons du Roi de la pop ont diminué de 13 % ; les achats en ligne de 5 %. Mais que s’est-il passé dans la tête des chefs d’antennes des radios qui continuent de diffuser la musique de ce roi déchu ? Qui sont ces gens qui continuent de donner leur argent à un mort ayant probablement abusé de son pouvoir ? Il semble que le principe de consommation morale ne soit pas encore saisi par certains.

Les artistes populaires de notre époque ont un lourd fardeau sur leurs épaules. Ils sont des leaders, des modèles, des symboles ; ils donnent l’exemple ! Pour certains, ils incarnent l’idéal humain de l’homme en société. Continuer de donner notre attention et notre argent à un de ces leaders qui a commis l’irréparable, c’est dire en l’air à tout le monde que « ce n’est pas grave », et « qu’on peut passer à autre chose ». C’est carrément montrer à la face du monde qu’il est possible qu’un geste aussi répréhensible que celui d’agresser sexuellement une personne puisse être banalisé.

Oh, je n’oserais tout de même pas m’acharner sur le cas d’un pauvre chanteur pop pour justifier mon argumentaire, puisque Michael Jackson n’a jamais été officiellement prouvé coupable d’agressions sexuelles sur des mineurs. Il suffit de regarder au Québec pour réaliser que le débat s’étend bien au-delà de la pop.

Éric Salvail ne fait pas exception. Son cas est d’autant plus complexe, puisque s’ajoute à cela un aspect financier ne concernant que les vivants. Si toutes les chaînes de télé et de radio l’ont banni, ce n’est pas simplement pour une question d’image, mais aussi pour une question de bon sens ! Écouter une émission d’Éric Salvail revenait à donner de la valeur aux publicités qui allaient contribuer à la survie de son émission, et du même coup, lui permettre de faire son œuvre ! Encore une fois, le consommateur est le responsable, mais financièrement.

Séparer l’artiste de son art, c’est comme séparer le produit de son mode de fabrication. Faut-il encore rappeler la triste histoire de l’effondrement du Raza Plaza, une usine de vêtements au Bangladesh, le 24 avril 2013 ? Après tout, les véritables responsables de cet effondrement et des conditions d’esclavage des employés ne sont pas uniquement des Bangladais ! Ce sont aussi les consommateurs de ces chemises, de ces polos et de ces jeans qui sont dans nos vitrines.

Or, il faut parfois savoir faire du cas par cas ! Je ne crois aucunement qu’encourager Joël Legendre à jouer dans un Bye bye encourage la masturbation dans les parcs. Ce que je crois fondamentalement, c’est que nous avons tous, en tant que consommateurs, l’énorme responsabilité individuelle de nous informer du chemin que fera notre argent. L’art, c’est comme une tranche de bacon.

Antoine Pelland-Ratté,

Étudiant en ATM