La stratégie régionale de l’évitement

CHRONIQUE / Le système économique nous place face à un cul-de-sac. Il est impossible de répondre à l’urgence des enjeux environnementaux sans changements majeurs. Les actions individuelles sont aussi inégales qu’insuffisantes pour y répondre. Le thème de la transition s’impose donc dans plusieurs sphères de notre société (énergie, environnement, économie, démocratie et plus). Le temps de passer à l’action, lui, diminue inexorablement. Les réflexions et actions collectives sont possibles et nécessaires à tous les niveaux : local, régional, national et mondial. Les petits territoires ont plus de pouvoir qu’on pourrait le penser. Le Saguenay–Lac-Saint-Jean est traversé par ces enjeux, frappé de plein fouet. Malheureusement, les classes politique et économique semblent opter pour la stratégie de l’évitement. En psychologie, l’évitement est un mécanisme de défense pour éviter le face-à-face avec ses angoisses profondes.

Les symptômes de l’évitement collectif sont nombreux. Mettons de côté l’adhésion des lobbys privés aux projets industriels. Ce réflexe de base est si connu et prévisible qu’il en devient lassant. On se demande à quoi sert leur saint credo sur l’innovation, la créativité et la « proactivité » en dehors du business. L’adhésion unanime des élus municipaux aux différents projets est un symptôme évident. À part s’en remettre aux procédures d’évaluation environnementale pour gagner du temps, aucun élu municipal n’a cru bon de porter la voix des personnes qui sont contre ou qui doutent des bienfaits des projets. Aucun débat ou réflexion en profondeur dans l’espace public. Rien. Le député Sylvain Gaudreault est le seul à présenter d’autres options. Les raisons d’angoisser sont nombreuses et légitimes. Le dur rappel à la réalité des feux en Australie, les impacts environnementaux de GNL et d’Arianne Phosphate ou la crainte de perdre son emploi ne sont que des exemples. Toutefois, si on accepte l’urgence des enjeux, ce qui n’est pas gagné, il faut affronter ces questions rapidement. Force est de constater que les municipalités et MRC ont choisi l’évitement. Que dire de la fantomatique et autoproclamée table des préfets, qui discutent dans l’intimité de leur petit cercle de pouvoir ? Une transition démocratique est vraiment nécessaire pour élargir le dialogue avec la société civile.

Le groupe d’intérêt Je crois en ma région est la quintessence de l’évitement et le symbole d’un refus collectif d’affronter le changement. Ce n’est pas le nombre d’adhérents qui est important, environ 5200, mais la signification du discours porté dans l’espace public. En faveur des grands projets et pour la croissance économique, elle-même remise en question par certains scientifiques, le groupe joue sans scrupules la carte des émotions. La fierté régionale est ainsi réduite à l’appui aux multinationales. Le courage signifie tenir tête aux environnementalistes de Montréal. Notre avenir se conjugue avec la réalisation des grands projets. Comme un mauvais film en noir et blanc où Promotion Saguenay se trouve au générique.

Les divisions sont bien installées. Difficile de croire qu’il soit possible de trouver des points d’entente. La peur de l’avenir est légitime, autant pour les entreprises, les travailleurs que les défenseurs de l’environnement. Il faut affronter les enjeux. Le minimum est d’en débattre publiquement et d’évaluer toutes les options. En 2019, nous avons vu une « élite » locale et régionale s’accrocher à un vieux modèle sans avenir. Souhaitons un autre avenir que celui de se transformer en terrain de jeu de compagnies étrangères qui profitent des derniers souffles d’un modèle désuet. Souhaitons le courage de le dire. La fierté de le faire.