La prière… pas seulement irrationnelle

CHRONIQUE / Mon ami a été opéré cette semaine. Il a fallu plusieurs mois aux spécialistes pour découvrir le mal qui le faisait souffrir. Durant tout ce temps, ses collègues et amis (es) le soutenaient de différentes façons. La journée de son opération, une messe a été célébrée pour lui, en présence de ses parents, amis (es) et collègues. Sur son profil Facebook, on a vu des gens par dizaines l’assurer de leur support par toutes sortes d’expressions. Certains priaient, d’autres exprimaient leur confiance en l’univers, en la vie ou encore lui envoyaient des ondes positives.

La veille, j’ai participé aux funérailles d’une connaissance importante pour moi. Je considérais cet homme avec le plus grand respect. Il jouait un rôle majeur dans la vie de mon fils porteur de handicaps et je le considérais un peu comme un substitut de grande qualité. La chapelle du salon funéraire était pleine à craquer, un signe bien évident que les gens bien reçoivent trop souvent de la reconnaissance seulement dans la mort. Tout ce qui a été dit sur lui, ce jour-là, j’espère qu’il l’avait entendu durant sa vie et surtout durant les derniers mois, car sa souffrance morale a fini par le conduire à se donner lui-même la mort. Triste histoire. Mais malgré la peine ressentie par tous les gens présents à ses funérailles, on pouvait sentir l’amour et la gratitude pour la vie féconde du défunt prématuré.

Tout ça ne vaudrait rien ?

Un autre ami a publié récemment dans ce journal que les personnes qui croient en Dieu ne seraient que les victimes d’un biais cognitif qu’elles entretiennent afin de se réconforter devant l’angoisse de la mort. C’est ce qui leur ferait plus ou moins accepter l’idée d’un être divin, au-delà de la matière et du temps, éventuellement apte à entendre les prières des humains. Or, selon cet ami, les avancées scientifiques, notamment la théorie de l’évolution, invalident complètement l’idée d’un être surnaturel. Voilà, terminé, la messe est dite !

Mais comment saisir ce trait de la conscience humaine qui se présente comme « irrationnel »? Faut-il le comprendre comme « irréel » ? Dans la prière, l’empathie et l’amour, par exemple, n’y a-t-il que des sentiments animés par de quelconques pulsions, sans apport de la raison et sans quelconque efficacité ? Si le chroniqueur lui reconnaît un caractère anxiolytique, il suggère que la croyance religieuse ou spirituelle pourrait très bien être remplacée par la rationalité.

Imaginons que des dizaines d’amis (es) et parents de mon ami lui auraient fait part de messages rationnels : « La nature est telle qu’elle est, avec ses merveilles et ses défauts ; ce que tu vis est simplement le fait de molécules qui ont interagi pour produire ta maladie… alors ne t’en fais pas, il y a juste à raisonner ces faits et cela finira par calmer tes angoisses. » Ou encore, à l’accompagnateur de mon fils : « La souffrance morale n’est qu’une désorganisation neurochimique qui t’accable ; elle ne comporte aucune signification rationnelle autre que son constat factuel ; si la médication ne fait pas l’effet espéré, il te faut simplement raisonner. »

Quelle bonne journée mon ami aurait vécue avant et après son opération si les mots de réconfort n’avaient été que rationnels ! Quelles magnifiques funérailles la famille et les amis de l’accompagnateur de mon fils auraient vécues s’il ne s’était agi que d’échanger des explications rationnelles sur le fait qu’il s’était enlevé la vie !

Qu’est-ce que le vrai ?

Il y a la vérité des faits, bien sûr, mais il y aura toujours la vérité de leur interprétation, de la signification que certaines personnes leur donneront à un moment ou l’autre de leur vie. L’immense solidarité suscitée par la maladie de mon ami est bien réelle ! La profondeur des sentiments exprimés lors des funérailles de l’homme de bien est loin d’être chimérique ! Au contraire, poussés par leurs sentiments, ces gens ont réalisé que leur lien personnel avec mes deux amis était ce qui comptait le plus pour eux, au moment où ils se sont manifestés.

L’empathie, la compassion, la solidarité, l’élan vers l’autre, l’amour et la foi sont des attributs liés à la dimension spirituelle de l’existence puisqu’ils n’existent que dans la conscience. Ils comportent un caractère « irrationnel », c’est-à-dire non fondé sur des propriétés liées à la matière, à la nature, au mesurable. Mais ces attributs produisent aussi du réel : ils créent des liens durables, ils poussent les gens à l’action. Ceux-ci se mettent à réconforter, accompagner et relever ceux et celles qui traversent un passage difficile. Ces actions sont bien réelles.

Et Dieu là-dedans ? S’il n’était que la source « souverainement effacée » de tout ce que le cœur humain porte en lui de bon, de bien et de vrai, cela me conviendrait tout à fait. Pour le reste, c’est entre lui et moi… et mon biais cognitif !

Jocelyn Girard

Institut de formation théologique et pastorale