La peste

CHRONIQUE / Vous vous souvenez des Animaux malades de la peste, cette fable de La Fontaine si difficile à apprendre par coeur à l’époque où on devait encore ouvrir des livres et se cultiver en classe ?

Pour ceux qui croient que La Fontaine, c’est le nom d’une école secondaire ou l’aire centrale de Place du Royaume, je vous raconte.

Comme toutes les allégories de La Fontaine, les personnages sont des animaux qui représentent la société française sous Louis XIV, le Lion étant évidemment le roi lui-même.

Donc, la peste commence à faire des ravages et les animaux cherchent le responsable. Celui d’entre eux qui, par ses péchés, s’est attiré les foudres du Ciel et qu’on devait sacrifier.

Chacun y va de sa confession. Les puissants comme le lion, le tigre et autre ours avouent d’horribles crimes et toute la ménagerie défile jusqu’à ce qu’arrive le tour de l’âne. Engaillardi par tous ces aveux, le baudet va donc confesser sa petite faute, convaincu qu’il n’était nullement responsable de cette peste au royaume des animaux. Il avoua que, gambadant par une belle journée dans le pré des Moines, il céda à une faim soudaine et tondit du pré la largeur de sa langue. « Je n’en avais nul droit, puisqu’il faut parler net », dit-il candidement.

Erreur !

« À ces mots, on cria haro sur le baudet. Un Loup quelque peu clerc prouva par sa harangue qu’il fallait dévouer ce maudit animal, ce pelé, ce galeux, d’où venait tout leur mal. Sa peccadille fut jugée un cas pendable. Manger l’herbe d’autrui ! Quel crime abominable ! »

Je ne sais pas pour vous, mais quand j’entends les Montréalais venir nous dire qu’il faut s’opposer à GNL Québec, cette fable me revient toujours à l’esprit. Je ne sais pas pourquoi. Ou plutôt si, en cette époque où peste rime avec réchauffement climatique.

Là où on vit dans l’asphalte et le béton et où on brûle des milliers de tonnes de carburant fossile dans les embouteillages matins et soirs, se rachète-t-on vraiment avec le métro ? Et si la Cité du numérique n’émet aucune fumée au-dessus de la ville, ne voit-on pas les autres millions de tonnes de gaz à effet de serre que les serveurs répartis sur la planète émettent parce qu’ils fonctionnent avec une électricité souvent produite par des centrales au charbon ?

Pourquoi devrait-on faire un tel mea culpa quand on vit dans la métropole, quand on a un baudet si inoffensif et dépourvu de défense à sacrifier ?

J’écoutais la fondatrice d’Équiterre, Laure Waridel, vendredi matin à Radio-Canada, nous expliquer combien l’argent promis par les grands projets ne nous rendrait pas heureux. Que le développement économique ne valait pas le développement social, qu’il fallait miser sur ce qui nous rend heureux au Saguenay-Lac-Saint-Jean. Ça me rappelait les livres d’histoire racontant l’après-Conquête alors que le clergé enjoignait les Canadiens conquis à ne pas faire commerce avec les Anglais, car cela ne représentait pas nos valeurs et était contraire à notre foi.

« Misez sur le tourisme et l’agriculture biologique », plaidait Mme Waridel, reprenant le discours entendu maintes et maintes fois depuis que GNL Québec a présenté son projet.

Désolé, mais j’y vois là une forme de mépris. Si on n’avait eu que l’agriculture et le tourisme pour nous développer, nous n’aurions ni hôpital super-spécialisé, ni université. On nous relègue à l’agriculture, même si le climat y est moins propice, car les belles terres arables de la vallée du Saint-Laurent ont été dézonées pour construire des bungalows.

Et le tourisme, quel générateur de richesse ! Oui, c’est méprisant d’entendre les gens de la « grande ville » dire qu’ils veulent qu’on reste à l’état sauvage au cas où ils auraient envie de venir faire du canot en nous laissant quelques pièces de monnaie.

Puis un jour, ils reviendront gentiment nous expliquer que le tourisme c’est pas bon. Car les bateaux de croisière, l’été, ça fait beaucoup de pollution et ça dérange les bélugas, et la motoneige, l’hiver, c’est très polluant. Il ne restera plus qu’à laisser pousser les arbres sur l’asphalte de la 175 pour laisser se promener les caribous. Si encore elle nous avait offert les centaines d’emplois du siège social de Rio Tinto en échange...

Comme le disait Jean de La Fontaine : « Selon que vous serez puissant ou misérable, les jugements de cour vous rendront blanc ou noir ».