Le Cri, de Munch

La menuisière de papier

CHRONIQUE / Dans nos rangs, au journal, on compte une poète. Une jeune femme qui marche aussi lentement qu’elle parle, mais dont les mots ne dépassent jamais sa pensée. Une calme avec un doux sens de l’humour. Un jour, elle rédige des articles. Le lendemain, elle corrige les nôtres. Les bricole. L’écriture l’habite, la nourrit, la transporte. Ses mots préférés sont rocambolesque, lune, bucolique, houle.

Billie-Anne a souligné récemment, sans tambour ni trompette (vous l’aurez deviné, ce n’est pas du tout son genre) qu’elle travaillait avec nous depuis un an. Déjà. Une année que cette fille du coin promène sa plume dans le quotidien de son patelin. Elle avait de quoi être fière. Et nous aussi.

Nos visages lui ont signifié. Mais dans nos têtes, nous avons tous souhaité, en silence, qu’elle puisse souffler sur deux bougies l’an prochain. L’inquiétude nous habite. Elle ronge aussi Billie. Elle a couché sur papier son tourment. Ce n’est pas un article. Ni un poème. C’est plus une chronique. Son humeur. Pour ce très beau texte, elle est devenue la partie d’elle qu’elle surnomme « Billie-Âme ».

«Où et comment le jouer ?», qu’on s’est toutefois questionné au bureau.

Quand la maison est à vendre et que dans le frigo il ne reste que de quoi tenir quelques semaines, on ne se lance pas dans l’achat d’un splendide luminaire tout neuf pour la cuisine... En gros, on ne va pas lancer une nouvelle chronique empreinte de poésie, aussi belle et envoûtante soit-elle, là, en plein bouleversement. La solution ? Cette semaine, je lui prête mon espace. Pour lui faire plaisir. Pour vous la faire découvrir. Pour l’avenir à venir.

Je vous présente donc ma jeune collègue Billie-Anne Leduc. Écrivaine.

L'ENCRE À VIF

Plus tard je dirai : j’ai vécu la crise des médias 2019.

J’ai vécu Le Cri.

C’est exagéré de mettre ses mains sur ses joues en panique, comme la toile de Munch, mais non, peut-être pas. Aujourd’hui, mes collègues et moi marchons sur des aiguilles au travail. On essaie de se rendre quelque part, mais il y a beaucoup de noir. On nous menace d’être effacés. De ne plus rayonner dans les régions. Et j’ai peur pour mon travail.

Je suis, le plus souvent, pupitreuse le soir. Les derniers yeux avant l’impression. Les dernières mains dans lesquelles passent les textes de mes collègues, que je relis, en mesurant méticuleusement chaque mot.

Une menuisière de papier.

Mon travail, c’est lire, écrire, vérifier chaque lettre, tout accorder. Mon travail, c’est prendre le sens, le tourner, le retourner, pour que la population le capte. Mon travail, c’est être dans les souliers de toutes les lectrices. De tous les lecteurs.

Mon travail, c’est être témoin attentive de la rédaction de mes collègues, de la rigueur, de la précision, de l’humanisme et de l’intelligence derrière chaque dossier.

Les après-midis, une petite blague — au minimum — agrémente notre réunion de production où, soigneusement, on choisit dans quelle page mettre chaque article.

Puis, toute la soirée, les trois pupitreurs avons devant nous un casse-tête de nouvelles où placer adéquatement photos, titres et citations. Tous les soirs, nous jouons du papier pour capter l’œil.

L’essence

Lire le journal papier, c’est une expérience.

Plusieurs y voient là un rituel matinal.

Lire le journal aiguise les cinq sens, un peu comme voyager.

L’ouïe : le bruit des pages qu’on froisse, tourne, saute, déchire.

Le goût : c’est la petite lichette sur le pouce au moment de tourner une page collée à l’autre.

Le toucher : le papier rugueux, texturé, un peu bossé, presque comme si les mots s’imposaient d’eux-mêmes derrière le doigt du lecteur qui suit chaque ligne afin de ne pas perdre le fil.

La vue : les couleurs, le noir et le blanc (oui, parfois le rendu est presque du 3D non voulu). C’est vos visages imprimés, des gens d’exploits, d’ambition.

L’odorat : l’encre et le papier forment un parfum unique qui ramène à Gutenberg. Le journal est un visuel palpable.

Moi, j’aime tellement l’écriture que je n’ai aucune envie de la faire payer, de la rendre un bien, alors qu’elle est la vapeur entre toutes choses.

Mais le monde a sa survie, et elle passe par la postérité.

L’accepter ? L’aimer.

Après tout, on paye pour les toiles, des créations inspirées de l’esprit, tel l’écrit.

Après tout, Le Cri vaut 120 millions $.

L’art

La Voix de l’Est a l’encre à vif ; le cœur ouvert au grand complet — prêt aux coups de couteau comme aux changements de veines. Oui, un changement se fera. Malgré tout, il faut garder l’art. Les journalistes et moi avons des doigts-chercheurs-de-vérité. Gardons vivante la liberté de farfouiller. Le journalisme est le 11e art.

#lavoixdelestcontinue

Tous ensemble — humainement continuer.