La langue commune

CHRONIQUE / Quarante ans de loi 101 ne suffisent pas. Le français est toujours en péril à Montréal. S’il devient la langue seconde, tout le Québec glissera vers l’assimilation avant le 400e anniversaire de notre métropole.

Chaque fois qu’une autorité politique ou un personnage de pouvoir dans le monde des affaires minimise son importance, il lui inflige un dangereux croc-en-jambe. C’est ce qu’un gérant francophone d’Adidas a commis le plus simplement du monde la semaine dernière à la réouverture du magasin installé au centre-ville après d’importants travaux de rénovation.

Des apatrides

Devant une foule estomaquée, il a timidement prononcé quelques mots en français, pour « accommoder » les médias et les politiciens avant d’exprimer, en anglais, l’essentiel de son discours. Ce commerçant haut gradé perçoit donc Montréal comme une ville où l’anglais est la langue commune. Je parie que l’indignation générale doit l’étonner puisque les statistiques semblent lui donner grossièrement raison : l’addition des anglophones et des allophones dominent maintenant le paysage montréalais avec 51% adhérents comparativement à 49% de francophones qui privilégient leur langue maternelle à la maison comme au travail.

L’État est grandement responsable de cette anomalie puisque la francisation des immigrants s’avère un échec. Mais les chiffres se contredisent. Ceux dévoilés par l’Office québécois de la langue française (OQLF) indiquent plutôt que 89% des Québécois utilisent le français à leur travail. Évidemment, la tendance montréalaise est atténuée dans ce pourcentage par la dominance dont jouit le français dans les régions périphériques.

Et elles sont plus sensibles que l’agglomération métropolitaine à la nécessité du français, langue commune de la nation et l’expression la plus éloquente de sa culture. Le premier ministre Philippe Couillard et député de Roberval l’a réalisé rapidement quand il a souhaité, en mars 2014, que le bilinguisme devienne la norme dans les milieux de travail parce qu’un client américain pourrait parfois, lors d’un passage dans une PME, préférer obtenir d’un employé sur le plancher, des explications à caractère technique.

Le modèle Alcan

Je n’ai pas vérifié si le modèle résiste au temps, mais Alcan fut, dans les années 1950, la première multinationale à instaurer le français comme langue de travail dans ses usines construites du Québec. Le conseil municipal de Chicoutimi estimait, à l’époque, que l’imposition de l’anglais polluait les relations de travail. Après une intervention courageuse d’Aimé Gagné, qui fut nommé plus tard vice-président des relations publiques au siège social, Alcan modifia son attitude et fit du français la principale langue de travail et de communications dans les activités de la compagnie. Elle obligea également les ingénieurs et autres hauts gradés à acquérir une connaissance pratique de la langue commune.

Cette préférence accordée au français n’est pas un rejet de l’anglais. Il faut, au contraire, que l’autorité politique et le monde de l’enseignement encouragent et encadrent efficacement la connaissance de la langue des affaires auprès d’hommes et de femmes qui aspirent à des postes de commande. Rappelons-nous que les plus ardents indépendantistes et amoureux de la langue française, les René Lévesque, Jacques Parizeau, Jean-François Lisée, Alexandre Cloutier et autres ont fréquenté les plus prestigieuses universités anglophones ou œuvré au cœur de la communauté économique mondiale.

D’autres issus de milieux modestes, comme l’ancien ministre Denis Lebel,  vivent leur idéal après avec eu le courage des autodidactes d’une langue étrangère.