Tadoussac.

La fin du développement durable?

CHRONIQUE / Les concepts ont une durée de vie limitée dès lors qu’ils sont récupérés, remâchés, réinterprétés et recrachés dans l’espace public. L’obsolescence du développement durable (DD) était-elle programmée à la minute même où il fut récupéré au profit d’intérêts privés ? Cette question se pose avec acuité dans le contexte régional où plusieurs intervenants s’appuient sur le DD pour défendre ou pourfendre les projets : environnementalistes, élus municipaux, députés, gens d’affaires, citoyens et, bien entendu, entreprises gazières et d’extraction. Un texte scientifique oblige son auteur à donner une définition des concepts utilisés, à expliquer sa méthode d’analyse ainsi que les limites des résultats. Ce n’est pas le cas dans un débat public où il n’y a pas de délibérations organisées et que les appuis, à l’une ou l’autre des positions, se font souvent par l’intermédiaire des médias sans un portrait complet des impacts. Le principe du DD est-il mal utilisé ou désuet ? Répond-il encore à la complexité des enjeux environnementaux qui s’imposent aux décideurs ? Est-il devenu un argumentaire vide de sens ? Je propose une « chronique essai » pour lancer le débat.

En premier lieu, il faut rappeler que le développement durable s’appuie sur l’analyse des impacts de toutes les dimensions d’un projet. Prenons la grille d’analyse développée par la Chaire en éco-conseil qui considère les dimensions sociale, écologique, économique, culturelle, éthique et de gouvernance. Le débat actuel oppose surtout écologie et économie. On occulte les effets, positifs ou négatifs, sur la pauvreté, l’emploi pour les femmes, la santé et la sécurité des populations, la qualité de vie et l’éducation. Les dimensions culturelle, éthique et de gouvernance sont absentes : quel modèle et quelles valeurs pour l’avenir de la région ? L’emploi domine sans explication supplémentaire. Les processus autour de ces projets permettent-ils d’améliorer la délibération et la prise de décision des communautés ? Je ne crois pas. Ajoutons qu’une grille de DD est arbitraire, car elle repose sur la vision et les intérêts de ceux qui jugent et donnent un pointage aux impacts. De fait, une évaluation faite par les propriétaires de GNL Québec, élus, environnementalistes ou citoyens donnera des résultats fort différents. C’est bien ce que semble montrer le débat public. Il est par ailleurs peu probable que les acteurs qui s’appuient sur le DD aient fait un exercice complet de délibérations. Alors, quel est l’apport réel du DD au débat public et à la prise de décision ?

Le principe du DD, et la majorité de ceux qui s’en inspirent, ne considèrent pas les relations de pouvoir et les forces économiques ni leur niveau d’influence. Premier déséquilibre important, il n’y a que l’État et les promoteurs qui ont les moyens financiers d’évaluer les impacts globaux. Les autres s’arrachent des heures, des informations et de l’argent. De plus, les promoteurs se paient des lobbyistes, de la publicité et obtiennent des subventions de ce même État qui finance la réalisation de leurs projets. Le pouvoir local est réduit presque à néant et plusieurs se demandent, avec raison, si les institutions démocratiques sont dépassées par la complexité des nouveaux enjeux, notamment par leur caractère mondialisé ; si les communautés touchées n’ont pas de prise sur les décisions ; si les analyses rigoureuses de DD sont entre les mains d’organismes d’évaluation environnementale non décisionnelles (BAPE, ACEE) ; si les gouvernements ne suivent pas leurs recommandations tout en s’appuyant sur le DD pour se justifier, à quoi rime ce principe ?

Le site du ministère de l’Environnement et de la Lutte aux changements climatiques du Québec affirme que le DD vient de l’idée que tout ne peut pas continuer comme avant, qu’il faut remédier aux insuffisances d’un modèle axé sur la croissance économique. Pourtant, le discours du DD ne remet pas en question le modèle actuel. Il le reproduit en analysant les impacts sous la lorgnette du modèle dominant. Comment s’adapter et diminuer l’empreinte écologique ? Comment être carboneutre ? Évidemment, changer de modèle n’est pas simple. Se peut-il que le DD conforte les masses en insistant sur les gestes individuels ? Sur la compensation ? Sur l’innovation pour s’adapter ? Lors d’une conférence à Virage, Yves-Marie Abraham, professeur des HEC, affirmait que la décroissance est le seul concept que le privé ne peut pas récupérer pour son bénéfice. Une analyse globale serait différente sous cet angle.

Que l’on comprenne bien mon propos. Une grille d’analyse est un outil important pour la prise de décision. Ne doutons pas que celle du DD est intéressante pour les petites organisations, privées ou publiques, qui souhaitent faire un effort pour l’environnement. Mais il est possible que le DD ne soit plus pertinent pour résoudre les contradictions majeures qui s’imposent aux sociétés. Si un principe se transforme en marque de commerce, il ne faut pas avoir peur de revoir sa pertinence, son mode opérationnel et ses effets sur les prises de décision. Si le développement durable est à ce point récupéré qu’il reproduit un système à la base des problèmes, il ne faut pas avoir peur de le questionner.