La croix, plus qu’un signe religieux

CHRONIQUE / Ce lundi commence « la Semaine sainte » qui nous mènera à Pâques. C’est l’occasion de réfléchir sur le sens de la croix, que l’on soit croyant ou non.

La mission de Jésus avait tout l’air d’un échec. Les évangiles racontent la vie d’un personnage qui sera éventuellement rejeté. Les biographies de l’Antiquité faisaient plutôt l’éloge de quelqu’un en montrant qu’il avait acquis la renommée parmi les sages. Le parcours de Jésus et la fin qu’il a connue – une mort infâme – étaient tout le contraire.

Cela était néanmoins dans la logique des choses. Pensons-y un instant. Si Jésus avait trouvé grâce auprès de ses interlocuteurs, son enseignement aurait été intégré et par conséquent balisé, voire même atténué et dilué. Pour le dire franchement, Jésus aurait été récupéré.

Mais voilà, sa façon de concevoir la justice et l’amour du prochain ont fait éclater les cadres de référence. Son message avait une telle force d’interpellation qu’on a préféré faire disparaître le messager plutôt que d’intégrer son message. Vous connaissez la suite. L’objet du supplice, la croix, est devenu le symbole de tout ce que l’on cherchait à faire oublier.

Violence en héritage

Contrairement à ce que l’on pourrait penser, la croix en dit autant sur la condition humaine que sur Dieu. En effet, la personne sur la croix, ça pourrait être toi ou moi ; le sort du crucifié, c’est un peu celui de tout être humain, à un moment ou l’autre de sa vie. Dans un sens, la croix est un symbole de solidarité extrême. Tu crois que ça ne te concerne pas ? Tu ne perds rien pour attendre…

Certes depuis ce temps, les progrès de la médecine ont fait reculer l’incidence des maladies et la souffrance physique. Quand celles-ci échappent encore à notre pouvoir, certains recourent maintenant à l’aide médicale à mourir.

La souffrance sous toutes ses formes n’est pourtant pas près de disparaître, encore moins la violence qui sévit sur la Terre. La croix en est l’illustration parfaite. C’est une mort violente, planifiée, commanditée, alors même que Jésus était porteur d’une « Bonne nouvelle ». Comme tout être vivant, bien des malheurs peuvent nous affliger, mais la mise à mort dénote une volonté, une intention.

L’être humain a désormais les moyens de soigner les maux et les souffrances physiques, mais contre la violence, il n’existe aucun remède ici-bas. Toutes les lois, toutes les idéologies n’y pourront jamais rien. L’histoire récente l’a durement rappelé. Car cette violence est latente en nous et resurgit de temps à autre, même au sein d’une institution comme l’Église.

Si on faisait l’exercice de remonter notre arbre généalogique, on découvrirait parmi nos ancêtres des représentants de toutes les formes de violence. Dans l’image de la croix, il n’y a pas de masque, pas de vaines prétentions, pas de faux fuyant. C’est l’autre versant de la solidarité qu’elle exprime, celle de notre disposition commune à faire le mal.

Et pourtant, la croix est loin d’être un symbole de culpabilisation. Elle porte en elle-même une espérance irréductible, celle que ce corps d’esclave de la violence a été cloué sur la croix une fois pour toutes il y a deux mille ans. Ce qui le remplacera, nous dit saint Paul, c’est le « corps du Christ » que nous sommes tous et toutes invités à composer, à la suite de Jésus. Il en coûtera certainement plusieurs renoncements, mais il n’en tient qu’à nous de le faire advenir. Et le résultat est d’ores et déjà annoncé : « Heureux les doux, ils hériteront de la terre » (Mt 5,5).

Pierre Cardinal

Institut de formation théologique et pastorale