La Bible? Bof!

CHRONIQUE / Je reçois toutes sortes de réactions quand, à la question « Que fais-tu comme travail ? », je réponds : « J’enseigne la Bible. » Certains se dépêchent de changer de sujet ; d’autres me jettent un regard incrédule voulant dire « Tu crois à ça, toi ? ». Bien sûr, d’autres manifestent un intérêt réel. Mais il reste qu’il flotte souvent un genre de malaise autour du mot « Bible ». Il peut évoquer le fondamentalisme religieux de la Bible Belt américaine ou encore être soupçonné de renvoyer à une vision du monde dépassée. Le monde créé en sept jours ? Quelle naïveté !

Oser un regard différent

J’adhère à toutes ces critiques, mais pour dire qu’elles visent en fait une caricature de la Bible. On aboutit vite à une impasse si on pense y trouver une représentation scientifiquement juste du cosmos, un livre d’histoire fiable, ou même un recueil de dogmes.

Bien au contraire, elle témoigne d’une lente et longue quête spirituelle sujette à de multiples détours, ponctuée de prises de conscience progressives et empreinte d’une volonté de dialogue entre plusieurs manières d’aborder la question du sens de la vie et la place que Dieu y tient.

Pour le dire autrement : la Bible est un livre qui parle de l’être humain et de ses profondeurs spirituelles. Lus sur le plan existentiel, ses textes présentent une grande justesse anthropologique.

J’ai fait l’expérience, lors d’une année d’études en France, de lire la Bible avec des athées justement attirés par la lumière qu’elle projette sur la condition humaine. Les personnes croyantes y vivront de plus l’expérience relationnelle de l’ouverture à la Parole autre du Dieu Tout-Autre.

Le feu était pris !

C’est ce dont témoignaient récemment les participantes et les participants à une Assemblée Théophile, un groupe de lecture biblique dont l’appellation renvoie à un personnage dont le nom signifie « ami de Dieu » ou « aimé de Dieu » (voir Luc 1,3). Il y avait donc, cet après-midi-là, une ambiance électrisante, alors que le groupe allait d’une surprise à l’autre en plongeant dans l’Évangile du dimanche suivant (Lc 1,1-4 ; 4,14-21). Plusieurs participantes et participants ont nommé la joie suscitée par ce temps de lecture communautaire.

Il se passe des merveilles quand des personnes se mettent ensemble à observer minutieusement un texte et la parole qui y circule. Édith l’exprime par une image : « Sur l’arbre de la Parole de Vie, je cueille quelques fruits savoureux destinés à alimenter ma relation au Christ et aux membres de son Corps ». Cette Parole interpelle et déplace. Ginette explique : j’aime « me sentir en questionnement avec la gang Église qui n’a pas tout saisi de Dieu. […] Une lumière se déploie quelquefois. Avec les années, beaucoup de certitudes s’envolent, et j’ai besoin d’être nourrie par les autres pour ressentir la présence rassurante du Dieu de Jésus. »

Un rêve, en ce dimanche de la Parole

À la fin de l’année de la Miséricorde (2016), le pape François a émis le souhait que se tienne chaque année un « dimanche de la Parole ». Chez nous, il se vit le 16 mars. La Société catholique de la Bible propose des démarches pour cette occasion (http://www.socabi.org/dimanche-de-la-parole/).

Pour ma part, je fais le rêve que de plus en plus de personnes prennent le risque de lire la Bible et y mettent le temps nécessaire. Eh oui, il faut y consentir du temps pour qu’il se passe quelque chose, tout comme la plante doit, pour grandir, s’exposer à la caresse prolongée du soleil. Quand nous lui accordons ce temps et notre oreille, la Parole vient féconder nos terres intérieures. Je fais le rêve que de plus en plus d’Assemblées Théophile voient le jour dans notre diocèse et aident à faire naître une Église rajeunie par la simplicité et la joie de l’Évangile.

Un dernier rêve

Je caresse encore le rêve de lire la Bible avec d’autres personnes dans un contexte non religieux et non confessionnel, juste pour, en toute gratuité, regarder le miroir qu’elle nous tend et où se reflètent la lumière et l’ombre de nos dynamiques intérieures, personnelles et sociales. Qui s’y risquera avec moi ?

Anne-Marie Chapleau, professeure,

Institut de formation théologique et pastorale