Julien Renaud

Un déconfinement accessible et universel

CHRONIQUE / Les lavabos à pédale, les files extérieures le long des façades, les espaces de stationnement condamnés pour libérer de l’espace et les terminaux de paiement fixes représentent autant de mesures sanitaires implantées aux quatre coins du Québec afin de limiter la propagation de la COVID-19. Et il faut les applaudir. Mais il ne faudrait pas oublier pour autant les personnes vivant avec un handicap. Elles aussi, elles ont le droit de déconfiner en sécurité.

Reprenons chaque élément, un à la fois, avec les réflexions d’Isabelle Ducharme, présidente du conseil d’administration de Kéroul, avec qui je me suis entretenu lundi.

Le lavabo à pédale est ingénieux pour éviter que chaque client touche à la robinetterie, mais « quelqu’un en fauteuil roulant, de tétraplégique comme moi, il ne peut pas peser sur la pédale, illustre Mme Ducharme. Et la personne malvoyante va-t-elle se mettre à quatre pattes pour trouver la pédale ? »

La file extérieure emprunte « le trajet habituel d’une personne malvoyante, qui se guide avec sa canne blanche en longeant la façade. Beaucoup de trottoirs sont condamnés. C’est aussi un problème pour les personnes en fauteuil roulant », lesquelles doivent se déplacer dans le stationnement, à leurs risques et périls.

Les espaces de stationnement condamnés pourraient venir pallier cette situation, mais les cases les plus proches des entrées, « c’est justement celles pour les personnes handicapées ».

Le terminal fixe, sur le comptoir, « peut être impossible à atteindre » pour certains, et « les terminaux tactiles sont problématiques pour les gens vivant avec une déficience visuelle ».

Ajoutons le port du masque, lequel nuit aux personnes malentendantes, puisqu’elles « ne peuvent plus lire sur les lèvres ». Et les paroles sont souvent moins claires, vous en conviendrez.

Voilà autant de difficultés que rencontrent les personnes vivant avec un handicap à l’ère du déconfinement.

Ceci étant dit, les mesures sanitaires sont essentielles ! Il ne faut pas tout jeter à la poubelle. Loin de là !

Drapeau rouge

Kéroul, interlocuteur privilégié du ministère du Tourisme en matière d’accessibilité, lève plutôt un drapeau rouge et propose des mesures complémentaires ou des changements facilement applicables. Il y a quelques jours, l’organisme a publié un guide de solutions sur mesure. Celles-ci concernent les aménagements temporaires extérieurs et intérieurs, l’accès à l’équipement spécialisé, le service à la clientèle, l’accompagnement, les communications et la sécurité du personnel handicapé.

La vie des personnes malvoyantes, qui utilisent une canne blanche et longent les façades pour se guider en toute prudence, est d’autant plus compliquée avec les mesures sanitaires prises par les commerces pour limiter le nombre de clients se trouvant simultanément à l’intérieur.

Citons quelques exemples : largeur recommandée de 1,5 mètre pour les couloirs sanitaires, hauteur maximale de 1,1 mètre pour le terminal et les stations de lavage des mains, dégagement des trottoirs, distribution du gel hydroalcoolique par un employé et utilisation de masques à fenêtre transparente au niveau de la bouche.

« Les aménagements sanitaires étant temporaires, ils ne sont pas régis par le Code du bâtiment. Tout se joue sur la Charte des droits et libertés. Notre guide rejoint notre mission de conseiller les acteurs de l’industrie touristique. Il y a aussi l’aspect humain. C’est important d’être conciliants avec la clientèle qui a des besoins spécifiques, d’accorder quelques exceptions et de faire preuve de gros bon sens, tout en restant prudents, bien sûr », souligne Isabelle Ducharme, une grande voyageuse sur roues.

Partie prenante

Kéroul salue d’ailleurs l’écoute du ministère du Tourisme et de l’Alliance de l’industrie touristique du Québec. L’organisme participe chaque semaine à différentes tables de discussion sur le déconfinement.

Des avancées majeures ont été réalisées dans les dernières années, notamment en termes de financement gouvernemental, mais « l’accessibilité touristique n’est pas encore universelle au Québec », rappelle Mme Ducharme.

Et je peux en témoigner. Pour les personnes qui, comme moi, se déplacent en fauteuil roulant, il faut toujours planifier nos déplacements et vérifier l’accessibilité des lieux avant de s’aventurer quelque part. Je me suis souvent heurté à des obstacles qui pourraient facilement être évités. Et c’est sans doute plus vrai en ces temps de pandémie, mais ça, je ne peux pas en témoigner, car je n’ai pas entamé mon déconfinement. L’enjeu demeure d’informer et de sensibiliser. L’ignorance est bien pire que la mauvaise foi.

Plusieurs enjeux parallèles entrent en ligne de compte, par exemple le transport interurbain, dont les services sont limités ou suspendus.

« S’ouvrir prudemment »

Questionnée sur ses plans estivaux personnels, Isabelle Ducharme s’est décrite comme une fervente d’activités culturelles, touristiques et gastronomiques. Cet été, elle privilégiera les lieux extérieurs vastes et des endroits qu’elle connaît mieux, mais pas question de rester isolée ou encabanée !

« Il suffit de poser des questions et de s’assurer de l’accessibilité. [...] J’ai envie de dire à toute la population que notre Québec est beau et qu’on n’a pas besoin de creuser longtemps pour trouver de magnifiques endroits. Je pense que cet été, nous allons enfin inverser la tendance de vouloir aller voir ailleurs. Et il ne faut pas vivre de peur et d’isolement. Il faut s’ouvrir prudemment. »

L’offre virtuelle : un gain indirect

Depuis le début du confinement, de nombreuses institutions touristiques et culturelles ont développé une offre virtuelle, un atout considérable pour la lutte à l’isolement. « Déjà, avant la COVID-19, nous nous réjouissions de l’offre virtuelle. Elle n’est pas nécessairement développée pour les personnes handicapées, mais elle leur est très bénéfique. Là, l’offre s’agrandit et plusieurs conserveront cette nouvelle plateforme de diffusion. C’est un gain indirect majeur », se réjouit Isabelle Ducharme.

« La crise pourrait devenir une opportunité pour un monde plus accessible, même si c’est loin d’être gagné ! », conclut-elle

Pour consulter l’aide-mémoire pour des mesures sanitaires accessibles, on clique ici. Pour profiter des conseils de Kéroul: (514) 252-3104 ou infos@keroul.qc.ca