Tellement, Madame Pigeon!

CHRONIQUE / Je ne sais pas ce que les gens vont retenir du dernier débat électoral de la campagne, mais moi, au-delà d’avoir précisé ou embrouillé mon choix, jeudi soir, je me suis couché en réfléchissant au témoignage de Lise Pigeon.

Madame Pigeon, de Montréal, a posé une question sur le droit de mourir dans la dignité. Elle a 63 ans, est atteinte de la sclérose en plaques et souffre d’arthrite rhumatoïde sévère depuis 12 ans.

« Je ne marche plus, je souffre, je porte des culottes d’incontinence, j’ai des plaies de pression et j’en passe », a-t-elle eu le courage de partager à la télévision nationale.

Une ambassadrice est née, probablement sans le savoir. En osant témoigner et en réussissant à avoir une tribune d’une telle ampleur, elle vient, comme Nicole Gladu et Jean Truchon, d’augmenter la valeur de la dignité aux yeux de monsieur et madame Tout-le-Monde. Et, espérons-le, aux yeux des prétendants élus.

« Afin de permettre à vos proches et à nous tous, un jour, d’avoir le droit de mourir dans la dignité, promettez-vous aux électeurs, oui ou non, d’alléger la loi actuelle comme le recommande la juge Baudoin, de la Cour supérieure du Québec, mais ce, bien sûr, sans créer d’embûches supplémentaires ? », a-t-elle demandé aux six chefs, en regardant la caméra.

Pour une rare fois, les visages des partis politiques canadiens ont flirté avec le consensus, soulignant, avec une empathie palpable ou très bien feinte, le courage de la dame d’offrir un témoignage purement authentique et hautement personnel. Tous ont reconnu l’importance de poursuivre la réflexion et d’assouplir la loi actuelle, à des degrés d’engagement différents, évidemment.

Puis, l’animateur Patrice Roy a conclu avec tact : « Vous êtes la plus courageuse d’entre nous ce soir, ici. Merci beaucoup d’avoir eu le courage de venir nous parler. »

Les gens ont applaudi ; les réseaux sociaux se sont emballés ; une corde sensible a vibré ; le pays a été touché.

Enfin, le #pastellement de Raymonde Chagnon, le triste fait saillant d’un débat pas si lointain, est remplacé par un témoignage porteur d’une grande humanité.

Madame Pigeon fait partie des gens qui n’ont pas assez souvent la chance de s’exprimer, alors que des questions tellement futiles en comparaison avec la dignité d’un humain accaparent l’espace public.

Lise Pigeon n’est pas seule.

Jean Truchon, 51 ans, de Saguenay, a l’usage d’un seul bras, se déplace en fauteuil, souffre et a dû se résigner à vivre dans un centre de soins longue durée. Il dit même qu’il est « mort en 2012 », lorsqu’il a reçu le diagnostic d’une hernie cervicale avec sténose spinale sévère.

Nicole Gladu, 73 ans, de Montréal, souffre du syndrome dégénératif musculaire post-poliomyélite, une maladie neurologique. Son état, c’est « comme un escalier qu’on déboule, non pas marche par marche, mais palier par palier », illustre-t-elle.

Moi, Julien Renaud, 26 ans, Bleuet adapté de Saguenay, compose avec une maladie neuromusculaire non étiquetée. Je vis avec de la douleur constante, dois me déplacer majoritairement en fauteuil roulant et compose avec des troubles de concentration. Mon corps, déréglé, me surprend sans cesse avec de nouveaux symptômes, dont une déglutition altérée et une urgence urinaire.

Je ne pensais pas écrire cela, mais Madame Pigeon n’est pas seule ; c’est important de le rappeler. Tant de gens souffrent, physiquement ou psychologiquement, et ne demandent qu’à être soulagés.

Le 21 octobre, j’irai voter en pensant à Madame Pigeon.

Puis, le 22 octobre, j’espère que les nouveaux élus auront en tête le témoignage de la courageuse Lise et qu’ils se jureront de faire de la politique pour aider ceux qui en ont tant besoin, mais qu’on néglige tant.

Parce que la politique, ça peut aussi être beau. C’est même fondamentalement beau.

Oui, tellement !