Sur cette photo, on voit, à droite, le bonhomme sans tête que j’ai pris par pitié.

Malfrat de l’inukshuk

CHRONIQUE / Je me sens comme un adolescent qui se pousse du casse-croûte sans payer sa poutine. J’ai à la fois la honte et l’excitation dans le tapis. Pourtant, je ne pense pas qu’il y ait quoi que ce soit d’illégal dans le fait d’empiler des pierres.

J’ai une obsession, que j’ose qualifier de « stupide », pour les inukshuks disposés aux abords de la route 175. Ces petites statues, que l’on voit, entre autres, aux kilomètres 118, 125, 126, 131, 138, 214 et 215 de la Réserve faunique des Laurentides, m’ont toujours fasciné. Oui, j’ai répertorié leur présence – partiellement.

Voilà le roi des inukshuks et le petit gros bonhomme à qui j’ai ajouté une tête!

Mardi, de retour d’un long week-end dans mon Repentigny natal, à mon 120e aller-retour du Parc – selon des calculs très peu scientifiques –, j’ai décidé que le jour était venu d’aller au bout de cette obsession qui m’habite sans trop savoir pourquoi.

J’avais tant de questions en tête, alors que je parcourais les premiers kilomètres de la Réserve faunique, me préparant pour mon délit du siècle.

Les pierres de l’inukshuk impérial ont été collées afin qu’il continue de trôner sur la plaine entre les kilomètres 125 et 126, en direction du Saguenay.

Qui peut bien construire ces inukshuks en plein milieu de nulle part ? Des gens s’arrêtent-ils sur le bord de la route pour aller empiler quelques roches pour marquer leur passage, à l’image d’un graffiti ? Est-ce que la légende que j’ai inventée pour mon filleul – que des peuples indigènes les construisent la nuit pour rappeler leur présence et leur emprise du territoire – est vraie ? Est-ce l’oeuvre du yéti des monts Valin ou du fantôme du Parc? Les roches sont-elles collées ? Sommes-nous en train de saboter leur utilisation traditionnelle, soit de signaler un bon endroit pour la pêche ou pour indiquer le chemin ? Est-ce le résultat improbable de la nature ?

Ma fascination étant à la hauteur de mes fabulations, je savais que la mine d’or se trouvait entre les kilomètres 125 et 126. J’ai donc attendu la mecque des inukshuks.

J’ai ralenti dès le kilomètre 124, pour m’immobiliser devant le saint lieu.

Le moment était venu. Mon coeur s’est mis à battre comme un tambour, mon regard s’est porté vers mes rétroviseurs pour m’assurer que la voie était libre – et qu’il n’y avait pas de police – et j’ai ouvert la portière presque en tremblant.

Sous la pluie et la neige, vêtu de ma veste noire, avec toute ma honte et toute mon excitation, je me suis dirigé vers le monument par excellence, où trônent trois inukshuks, dont le plus beau de tous, sur une grosse pierre !

Je les ai pris en photo, au loin, avant de m’approcher.

Premier constat : le plus beau d’entre tous, celui qui m’a toujours attiré, n’est pas l’oeuvre de la nature. Les pierres ont été collées, si bien qu’il continuera son règne encore longtemps... à mon plus grand soulagement. J’ai l’étrange impression d’avoir tissé un lien avec ce bonhomme, même en quelques secondes. Je le saluerai désormais en passant, comme je le fais avec la main d’Eudore Boivin, sur le boulevard Talbot.

Les deux autres statues étaient beaucoup moins impériales, surtout celle qui semblait représenter un bonhomme sans tête. J’ai décidé de remédier à la situation.

Toutefois, j’ai vite remarqué que les pierres étaient denrées rares, probablement en raison de la dizaine d’inukshuks construits dans la petite plaine des kilomètres 125 et 126, en direction du Saguenay. Mais j’en ai trouvé une, pas idéale, mais qui a tout de même redonné vie à la pauvre statuette. J’aurai ainsi participé, de façon très subtile.

Disons que je ne voulais pas détruire l’inukshuk d’un autre... et j’avais presque peur de donner naissance à un nouveau petit bonhomme, d’un coup qu’il y aurait une malédiction associée à ce geste.

De retour au bureau, mardi soir, un collègue m’a dit qu’il avait lu un texte dans L’Actualité sur le phénomène. Ce reportage, intitulé « Ça suffit, les inukshuks », commence ainsi : « Il peut paraître inoffensif de créer de gracieux empilages de pierres au milieu d’un paysage idyllique et de s’en servir ensuite pour enjoliver notre compte Instagram. Mais cette mode prend une telle ampleur que certains parcs nationaux veulent y mettre un frein pour préserver l’intégrité des lieux naturels. »

L’article stipule qu’« au Québec, le phénomène est marginal, selon la Société des établissements de plein air (Sépaq) ». C’est plus ou moins vrai si l’on considère que le parc des Laurentides semble en être le théâtre ; et moi, l’un de ses mauvais comédiens.

Disons que la honte a grimpé d’un cran à cette lecture, mais il est trop tard pour revenir en arrière, et je n’ai ajouté qu’une seule petite pierre. Ce n’est pas que le mauvais malfrat que je suis n’a pas pensé faire marche arrière et ne pas mettre à exécution son plan. Mais il était en quête d’une chronique sympathique pour le journal du week-end...