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La génération «Dos larges»

CHRONIQUE / Je suis comme un vêtement dont personne ne veut. On m’appose sans cesse de nouvelles étiquettes pour baisser ma valeur, mais rien ne change. D’après moi, je serai bientôt offert gratuitement dans une caisse de bières ou de céréales. Y, Z, C, Internet ou du Millénaire ; oubliez ça ! Je suis plutôt de la génération « Dos larges ». Tout simplement. Et c’est peut-être pour cette raison qu’aucun acheteur ne se manifeste.

Je suis né en 1993 ; les Y, entre 1980 et 2000 ; les Z, entre 1989 et 2001 ; les C, entre 1984 et 1996 ; les Nets, entre 1977 et 1997 ; et les Millénaux, entre 1980 et 2000. Bien sûr, ça varie d’une source à l’autre, mais il n’en demeure pas moins que je suis un peu tout ça en même temps. C’est donc assez surprenant que je ne me cherche pas davantage comme individu.

J’ai ressenti le besoin de faire ce billet sur les générations, qui se voudra un peu humoristique. Même un brin sarcastique. Mes collègues les plus âgés pourront le confirmer : j’aime bien jouer le moqueur, tanguer entre un peu d’âgisme bien cru et des pointes à double sens plus subtiles. Par manque de respect ? Certainement pas. En fait, je me plais à verser dans l’absurde quand vient le moment de parler d’écart générationnel. Après autopsychanalyse, c’est ma façon de tenter d’exposer l’ironie de la largeur du dos de ma génération. Un genre de psychologie inversée bon marché qui ne fonctionne pas vraiment.

Ah ! les Millénaux ! Ces fameux Millénaux. Accrocs à la technologie, égoïstes, narcissiques, paresseux, enfants-rois, dépolitisés, effrontés, irrespectueux de l’autorité, et cetera. Et cetera. Et cetera.

On va se le dire : les stéréotypes ne manquent pas. Ces belles généralités tendent à mettre tous les jeunots du Québec dans un seul et même panier. Un énorme panier de merde. C’est tellement facile de cracher sur les autres...

Ma jeunesse, elle...

Les vieux, vous êtes dans le champ. Laissez-moi vous raconter, chers baby-boomers à l’ego surdimensionné et aux oeillères de la fermeture d’esprit, l’histoire de ma belle génération. De mes belles générations, devrais-je dire.

Ma jeunesse, elle rêve de l’ailleurs. Elle voyage et absorbe sur sa route le portrait de la diversité. Elle s’ouvre à la différence, élargit ainsi son esprit et contribue à élargir celui des gens qu’elle croise. Elle veut voir le monde, pour pouvoir s’en faire un fac-similé le plus exact possible. Elle découvre et se découvre.

Ma jeunesse, elle est généreuse et a envie de partage. Elle porte en estime la coopération internationale et le volontariat. Elle carbure à la solidarité.

Ma jeunesse, elle se préoccupe de son environnement. Elle veut prendre soin de sa planète, agir de façon responsable et nettoyer le terrain pour les générations à venir.

Ma jeunesse, elle combat la discrimination, dénonce les injustices et parle d’équité. Elle veut mettre un terme au harcèlement sexuel, au racisme et à l’homophobie. Elle réclame un meilleur filet social, un vivre ensemble réel.

Ma jeunesse, elle est politisée. Elle veut débattre et est intéressée à ce qu’on lui propose, mais elle recherche une meilleure représentativité, une meilleure écoute.

Ma jeunesse, elle a la fibre entrepreneuriale. Elle innove, fait preuve d’une grande créativité et regarde loin devant. Elle n’a pas peur de se retrousser les manches et de sortir des sentiers battus.

Ma jeunesse, elle veut être stimulée. Elle est ambitieuse et ne demande qu’à se surpasser, qu’à s’accomplir. Elle sera fainéante et critique, certes, mais uniquement si elle ne se sent pas valorisée. Elle réclame une dosette de reconnaissance en retour de son travail acharné.

D’ailleurs, c’est surtout sur ce point que le qualificatif « dos large » prend tout son sens. Le choc des générations au travail est plus violent qu’ailleurs, à mon avis.

« J’apprends à composer avec votre génération », m’a répondu un de mes patrons récemment, lorsque je lui ai réclamé un peu plus de politesse et de gratitude. Car – tant pis si j’ai l’air vantard – je me considère comme un employé modèle en matière de dévouement. J’ai soif de défis et d’accomplissements. Mais, pitié, donnez-moi un climat de travail stimulant et poussez-moi dans le dos ! Je vais juste aller encore plus loin ! Et je suis capable d’en prendre... parce que j’ai le dos bien large.

« Si on fait équipe avec les jeunes de la génération Z sur le plan professionnel, ça va donner d’excellents résultats », a dit le psychologue Réjean Simard, de Saint-Prime, au collègue Roger Blackburn il y a plus d’un an. En plein dans le mille !

Ma jeunesse, elle veut prendre la place qui lui revient. Elle ne veut pas tasser les vieux pour autant. Elle veut simplement contribuer à la hauteur de sa volonté. Elle fait des boutons quand on la contraint à mettre le pied sur le frein.

Ma jeunesse, elle avance.

Ma jeunesse, je l’aime.

Ma jeunesse, j’en suis fier.

Pour des siècles et des siècles

Une interlocutrice, rencontrée pour une chronique éloignée de ce sujet, m’a partagé un billet sur l’aversion de la jeune génération du magazine américain Slate. L’auteure défend la thèse qu’il est quasi organique de détester les blancs-becs, puisque ça fait 2500 ans qu’on les critique. Conclusions : la jeunesse est le bouc émissaire de l’Histoire. Rien de moins.

Elle rapporte ces citations :

• « [Les jeunes] pensent tout savoir, et soutiennent leur opinion avec force ; ce qui vient aussi de ce qu’ils font tout avec excès. » (Aristote, IVe siècle avant Jésus-Christ)

• « Le jeune imberbe ne voit pas ce qui est important. » (Horace, Ve siècle)

• « Cette génération de fainéants efféminés, narcissiques et émaciés. » (Paris Fashion : A Culturel History, 1971)

• « Ce sont des sauvages ignorants et peureux. [...] La morale des jeunes est dix fois pire qu’autrefois. » (Anthony Ashley Cooper, 1843)

• « L’attitude émanant de la part des jeunes ne peut être décrite que comme irréfléchie, grossière et purement égoïste, comme jamais auparavant. » (Hull Daily Mail, 1925)

• « Ce qui différencie cette génération des précédentes, c’est qu’elle est la première génération de l’histoire américaine à vivre aussi confortablement et à s’en plaindre aussi amèrement. » (Washington Post, 1993)

• « Ils préféreraient gravir l’Himalaya plutôt que de gravir les échelons de l’entreprise. Ils ont soif de divertissement, mais leur capacité d’attention est aussi courte que le temps qu’il faut pour zapper de chaîne télé. » (Time, 2001)

Et j’ajouterai ce dernier extrait d’une chronique bien de chez nous : « Les enfants rois élevés par des parents hélicoptères, qu’on appelait autrefois des mères ou des papas poules, arrivent à l’âge adulte. Ces enfants ont grandi avec des casques de vélo, des sièges d’auto avec des coussins gonflables, de l’anxiété ou de l’hyperactivité contrôlée par médication et n’ont connu que des succès, peu d’échecs. » (Le Progrès, 2018)

Je pensais conclure cette chronique à valeur thérapeutique avec une bonne grosse remarque choquante pour les vieux qui m’entourent, mais je me sens trop zen. De toute façon, vous avez compris le message : pour ma jeunesse, l’âge ne devrait pas avoir bon dos à ce point !

Ce billet d’humeur est aussi une invitation à ma jeunesse de s’exprimer et de s’épanouir.

Je vais plutôt terminer avec les mots si puissants du regretté Charles Aznavour, des mots qui vont continuer de faire leur petit bout de chemin, pour encore plusieurs générations.

« Il faut boire jusqu’à l’ivresse,

Sa jeunesse. »