J’aurais dû, ben dû, donc dû

CHRONIQUE / Je vais mettre mon gilet pare-balles et m’aventurer sur la délicate question des assurances voyage, dans la foulée du reportage que j’ai signé cette semaine sur le Baieriverain Alain Lalancette.

«Sérieusement, un homme au lourd passé médical qui sort du pays non assuré... et on essaie de nous faire pleurer. No way

«Je dois malheureusement vous avouer être révolté de lire un tel récit, au point où je peine à retrouver mon calme. Le motif invoqué pour justifier un tel voyage est tout à fait aberrant d’autant plus que ces gens connaissaient les risques auxquels ils s’exposaient du fait d’une couverture insuffisante en termes d’assurance. Est-ce que le voyage est un des besoins jugés essentiels à la vie? Personnellement, je le verrais plutôt comme un luxe.»

Voilà des exemples de courriels que j’ai reçus mardi concernant le rapatriement de République dominicaine par avion-ambulance et l’hospitalisation d’Alain Lalancette, qui ont coûté 91 000$ à sa famille.

Son fils, Karl, s’est endetté alors qu’il gardait de l’argent de côté, sagement, se préparant au temps où sa maladie, la sclérose en plaques, allait le limiter davantage.

C’est sans doute cet aspect qui suscite le plus de sympathie populaire. Car les messages de soutien ont été plus nombreux, et les dons ont afflué.

Concernant le négatif, j’avais préparé mon interlocutrice. «Je dois vous sensibiliser au fait que vous risquez de recevoir des messages négatifs de gens qui vont vous dire que vous devez assumer votre erreur», ai-je dit à Dany Girard, la femme d’Alain Lalancette.

Je ne veux pas me positionner dans cette histoire. Il revient à chaque individu d’être empathique ou non, d’appuyer ou non la campagne de financement, d’en être choqué ou non.

Mon intérêt pour ce reportage était surtout de sensibiliser les autres voyageurs quant à l’ampleur des conséquences et à l’importance de bien magasiner son assurance.

Car ça aurait pu être moi!

Coup de dés du destin

Eh oui, je dois me confesser. Cet automne, j’ai aussi voyagé en République dominicaine avec une couverture incomplète, puisque ma maladie orpheline et son imprédictibilité repoussent les assureurs.

En fait, je vis à découvert, à risque. Impossible d’avoir une assurance vie dans ma condition. En fait, c’est possible, mais à un prix et avec des conditions parfois camouflées. Un assureur m’a offert une couverture complète, sans tenir compte de ma maladie, mais advenant qu’il m’arrive quelque chose, à ce moment précis, la compagnie allait vérifier si j’étais malade et si c’était prévisible.

Je suis tombé malade du jour au lendemain, sans avertissement, et dans le pire moment, alors que je me trouvais expulsé des assurances de papa et en attente de celles du travail.

J’aurais dû, ben dû, donc dû.

Cet automne, j’ai donc fait confiance à la vie et ai misé sur la stabilité récente de mon état. Le destin m’a épargné. Par chance.

Car en écrivant ce reportage, j’ai réalisé que j’ai joué avec le feu. Plus que je le pensais. Bien naïvement et avec l’affront qui me caractérise dans la maladie.

Suis-je idiot pour autant? Irresponsable?

Partiellement, oui, je le reconnais.

Est-ce que je prendrais la même décision aujourd’hui? Probablement, mais je magasinerais mon assurance avec beaucoup plus de rigueur.

Si je vous dévoile ma stupidité, c’est parce qu’une collègue m’a dit: «Les gens pensent que ça arrive juste à des truffes.»

Eh bien, je suis l’exemple vivant que ça peut arriver à des personnes instruites et informées. Je ne pense pas être une «truffe», mais je vous laisse en juger.

«Je me suis dit que si on ne partait pas maintenant, Alain ne pourrait jamais voyager», m’a confié Dany Girard.

Je peux comprendre le désespoir et le désir de continuer à vivre qui accompagnent la maladie. J’ai comme mentalité de vivre pleinement le moment présent, dans les conditions que m’impose mon état de santé, là et maintenant. Là là!

Épuisé de se battre, un malade peut avoir le goût de se rebeller et de faire un doigt d’honneur au destin.

Sauf que c’est ce dernier qui possède le gros bout du bâton. Il peut décider de s’acharner. Et elle est là, la leçon, dans cette histoire.

Si ma santé avait décidé de fléchir au chaud, en République dominicaine, comment me serais-je senti si ma famille avait été contrainte d’assumer des coûts faramineux pour me ramener au Québec?

Un collègue m’a dit qu’il aurait demandé à ses enfants de ne pas payer, de le laisser là-bas avec ses problèmes. Si c’était mon père, j’emprunterais le maximum et trouverais, sans hésiter, l’argent nécessaire à son rapatriement, quitte à vendre mon condo, mon char et mon fauteuil roulant motorisé!

Je n’hésiterais pas une seule seconde. Comme Karl l’a fait.