En arriver là

CHRONIQUE / « C’est au sujet de votre chronique sur l’adoption. Moi aussi, je désire un enfant et je n’ai pas encore trouvé mon prince charmant. Si vous voulez, appelez-moi. »

« Je recherche un homme célibataire qui veut entreprendre une gestation par autrui à deux, possiblement en créant un couple de jumeaux. J’adopterais le deuxième en payant la moitié des frais. C’est la seule option que je vois ! Je suis une femme fertile, mais je ne veux pas porter d’enfant. Les cliniques ne veulent pas m’accepter vu que je pourrais techniquement en porter un. C’est un stress pour moi la grossesse. »

« On peut faire comme dans le film Ami et parents ! »

La première n’était pas à la recherche d’une histoire d’amour, la seconde a un blocage psychologique sévère quant à la grossesse, et la troisième est une bonne amie qui blaguait à moitié.

Une simple chronique sur mon désir d’être père m’a valu ces trois offres plutôt surprenantes. Déconcertantes, aussi, avouons-le !

Je suis franc : j’ai sursauté et j’ai même rigolé de la situation. J’ai rapporté à plusieurs amis les invitations étalées ci-haut, sans doute pour me vanter de susciter de l’intérêt de la gent féminine – enfin ! –. C’est tout de même rare d’avoir des demandes de procréation aussi explicites, dont deux provenant de parfaites inconnues. Mais après avoir réalisé et encaissé la teneur de ces propositions, ma réflexion a dérapé sur le fait bien réel que parfois, des gens se retrouvent sans recours, insatisfaits des possibilités traditionnelles ou étouffés par des critères et des formulaires. Malgré leur marasme, plusieurs demeurent déterminés et refusent d’abdiquer. Ces personnes cherchent une solution, coûte que coûte.

Au fil de mon raisonnement, j’en suis venu à me poser la question suivante : « Si, dans six ou sept ans, mon projet d’adoption ne s’est toujours pas concrétisé, et que je suis encore célibataire, aurais-je tendance à sauter sur de telles propositions comme mon chiot sur mes orteils ? »

Peut-être bien que oui.

Désespoir environnemental

Dans une autre sphère, la chronique spiritualité de cette semaine rapporte la réflexion d’une jeune femme qui se demande s’il est responsable de songer à avoir un enfant lorsqu’on considère l’état de notre environnement. « Quelle tristesse que nous en soyons rendus là ! », écrit l’auteure, Anne-Marie Chapleau.

Se tirer dans la jambe

Je me suis aussi rappelé une histoire racontée par une amie, lors d’une discussion sur les maux importants reliés à la maladie orpheline neuromusculaire qui m’afflige. Il y a quelques années, elle a rencontré un homme atteint de douleur chronique et abonné à la morphine qui s’était tiré une balle dans la jambe dans l’espoir d’être amputé et de s’affranchir de son martyre. Au début, j’ai sourcillé. Mais depuis, j’ai vécu une période de souffrances intenses et en plein coeur d’une ixième nuit d’insomnie, j’ai repensé à cet autre inconnu.

Dalida avait raison en chantant « J’ai traversé des nuits et des jours sans sommeil pour en arriver là ».

Oui, on peut en arriver là.

Rassurez-vous, je ne suis pas rendu à cette destination indésirable. Et j’espère ne jamais y arriver. De toute façon, contrairement à cet homme, je n’ai pas d’arme à portée de la main.

Mais je peux vous dire qu’à quelques reprises, j’ai senti une part de démence embarquer, malgré moi, lorsque la douleur dépassait largement mon entendement.

Sortir du cadre, c’est mal ?

En faisant l’exercice de me mettre à la place de ces personnes aux abois, qui peuvent paraître, à première vue, désespérées ou désaxées, j’ai vu plus clair. J’ai ainsi corrigé mon premier jugement, lequel était trop sévère, trop précoce.

Le but de cette chronique, d’humeur et de cogitation, n’est surtout pas d’humilier les gens derrière les exemples cités. Bien au contraire.

Et j’espère avoir suffisamment nuancé mes pensées. Je souhaitais simplement faire voyager ma réflexion.

Pourrions-nous, en tant que société, nous offrir plus d’options ?

Devrions-nous tenter d’humaniser davantage les programmes sociaux, plutôt que de les étouffer avec des critères normatifs et de la bureaucratie ?

Est-ce acceptable d’être désavantagé si la liste déroulante n’arrive pas à nous décrire convenablement, avec toutes les subtilités de notre histoire ?

Serait-il bénéfique de sortir du cadre à l’occasion ?

Mardi, alors que j’avais écrit les premières lignes de ce papier, un intervenant en santé mentale, que je garderai anonyme pour ne pas dévoiler le contenu du futur reportage dont il fera l’objet, m’a lancé la phrase suivante : « Sortir du cadre, proposer de nouvelles idées, faire preuve d’audace, être dur à caser, ça peut parfois plus te nuire que t’aider. »

Évidemment, dans ce contexte, je n’ai pas entendu ces propos de la même oreille.

Aussitôt, je me suis dit : « Malheureusement, oui, nous sommes arrivés là. »