De l’ombre sur le front

CHRONIQUE / « À tous les physiothérapeutes, ergothérapeutes, thérapeutes en réadaptation physique, orthophonistes, diététistes, travailleurs sociaux et pharmaciens qui travaillent au front sans jamais faire les manchettes, je vous vois, je suis avec vous et je vous remercie. »

Ma « matante » est une guerrière de l’ombre. Non, elle n’est pas infirmière ; elle est physiothérapeute.

Elle a partagé ce statut sur Facebook, dimanche soir, quelques jours après qu’on ait discuté ensemble de notre vie en temps de pandémie. Ma « matante » s’inquiétait du fait qu’elle travaillait à l’hôpital et retournait le soir auprès de ses deux enfants, dont mon filleul qui souffre d’asthme sévère. Je lui ai dit qu’elle devrait être chez elle, puisque son métier n’était pas essentiel à la lutte à la COVID-19. Mais j’avais tort. Elle m’a ramené à l’ordre.

« On est essentiels au fonctionnement du reste de l’hôpital, mais aussi pour libérer des lits. C’est nous qui décidons d’envoyer les patients à la maison. En fait, on est débordés ; j’ai plein de shifts. L’hôpital déborde, même s’ils ont arrêté les procédures non essentielles », m’a-t-elle lancé, se disant choquée « que les gens pensent qu’on ne fout rien », comme son neveu.

« Notre rôle va beaucoup plus loin que libérer des lits, c’est certain. On continue de traiter le reste des patients qui continuent d’avoir des AVC (accidents vasculaires cérébraux), des cancers au cerveau, des maladies graves. Sans nous, ils sont alités et dépérissent. Si on n’est pas là, personne ne se lève », précise-t-elle.

Et ne criez pas au scandale, « personne ne semble partir trop vite », assure-t-elle. Les suivis sont juste plus rapides et plus rigoureux, de ce que j’en comprends.

En temps normal, elle travaille dans une clinique privée et dans un hôpital d’un grand centre. Son lieu de travail principal étant fermé pendant la crise, elle a joint l’armée de l’hôpital à temps plein, pour des questions financières, certes, mais aussi pour contribuer à l’effort de guerre. Les besoins sont tellement majeurs que des emplois sont offerts et que les physiothérapeutes à la retraite sont invités à revenir au travail. « Tous les professionnels de la santé vont être appelés au front. »

L’hôpital où elle travaille a aménagé des unités spéciales pour le nouveau coronavirus. Y a-t-il eu des cas positifs sur place? « Oui, plusieurs cas [présumés]. Mais on n’est pas trop informés s’ils sont confirmés. Je sais qu’il y en a, mais il y a toute la confidentialité à respecter. Je les vois derrière les portes fermées. Je ne suis pas en contact avec ces patients-là. »

Et comment jongle-t-elle avec les risques du métier? « Je me colle sur des gens malades à longueur de journée. Je capote chaque fois que je tousse. On est tous en train de s’inventer des symptômes. Dans mon cas, ce n’est que des allergies. On vit de la peur. Et je stresse un peu pour mon fils, qui est à risque. »

Sur ce point, comme le disait la ministre de la Santé et des Services sociaux du Québec, Danielle McCann, « c’est du cas par cas ». C’est une balance entre l’apport du professionnel et les risques pour sa santé et celle de ses proches.

Je tiens à lever mon chapeau « à tous les physiothérapeutes, ergothérapeutes, thérapeutes en réadaptation physique, orthophonistes, diététistes, travailleurs sociaux, pharmaciens » et autres professionnels de la santé au front. Car cedit chapeau leur fait de l’ombre sur le front et ils méritent pourtant d’être reconnus à leur pleine valeur.

J’en profite pour souligner l’initiative des journaux de la Coopérative nationale de l’information indépendante (CN2i), dont fait partie Le Quotidien, avec la série de chroniques Travailleurs au front, laquelle proposera des portraits de celles et ceux « pour qui il n’y a ni isolement à la maison ni télétravail, ces héros du quotidien qui tiennent le fort dans nos vies chamboulées ».

« Matante » y aurait eu sa place, comme bien d’autres. Mais il est impossible de rendre hommage à tous les soldats de l’ombre.

Ainsi, par cette chronique, j’aurai au moins pu dire à ma « matante » que je suis fier d’elle !