Voir la vie d’un oeil nouveau

CHRONIQUE / Je savais depuis un bon moment déjà que j’avais besoin de lunettes. Alors que la vie m’aspire lentement, mais sûrement vers l’inévitable quarantaine, c’est au début de ma trentaine que j’ai compris que mes yeux avaient assez bossé comme ça.

Ça avait commencé par des maux de tête permanents, puis un soir, je me suis rendu compte que j’arrivais même plus à voir ce qui était inscrit dans les menus de mes jeux vidéo. Alors hop, j’avais fait comme toute personne dans le déni aurait fait et je m’étais dégotté une nouvelle télé plus grosse pour que les écritures soient plus lisibles à l’écran.

Cette stratégie avait fait le boulot pendant que quelques semaines, mais il m’a fallu bien peu de temps avant d’être obligé de faire face à la musique. Certes, je pourrais toujours acheter des télés plus grosses, mais je n’avais aucune emprise sur la grosseur des panneaux de signalisation routière ou sinon, des petits caractères dans les romans de poche que j’aime bien lire.

Puis, comme je vous en avais glissé un mot il y a quelques mois, je suis allé vivre cette expérience surréaliste de test de la vue chez l’optométriste où on vous électrocute les yeux avec un laser avant de vous faire regarder un tas d’images de petites maisons à la campagne.

Sans grande surprise, l’optométriste m’avait confirmé que je ne voyais pratiquement rien, mais ça m’a quand même pris encore quelques mois avant de me décider à aller chercher ma prescription.

C’est dans de telles situations qu’on prend conscience à quel point l’esprit humain est fascinant. Je vous dis ça, car dans la semaine qui s’est déroulée entre le moment où j’ai commandé mes lunettes et l’instant où je les ai reçues, c’était comme si les nerfs (optiques) avaient décidé de lâcher. Plus les jours avançaient et plus j’avais l’impression que mes yeux avaient déjà décidé de partir en vacances.

« On a fait ce qu’on pouvait faire jusqu’ici pour toi mon pote et d’ici à ce que la cavalerie rapplique, t’as qu’à te débrouiller sans nous », qu’ils semblaient me dire.

Attentes élevées

Avec tout ça, je vais vous avouer que mes attentes étaient très hautes quand ces lunettes sont enfin arrivées à destination et au moment où je les ai posées sur mon nez, je m’attendais pratiquement à réagir comme dans ces vidéos où des types qui sont daltoniens se font donner des lunettes qui permettent de voir les couleurs. Or, bien que le choc n’a pas été intense au point où je me suis effondré en larmes de joie, ça m’a quand même considérablement frappé.

« Ah ! Bordel ! C’était donc ça voir », que je me suis soudainement souvenu.

Dans les jours qui ont suivi, j’étais comme un gamin qui vient tout juste d’apprendre à parler, sauf que moi, j’avais appris à voir. Quand je vous dis que je voulais tout voir, ça en frôlait le ridicule. Le soir en marchant, je m’amusais à surprendre mes yeux en enlevant rapidement mes lunettes afin de me rappeler à quel point je ne voyais rien avant cela, puis j’explosais parfois de rire en remettant mes lunettes.

Mais tout ça était beaucoup trop beau pour durer et voilà donc qu’un matin, mes lunettes étaient disparues.

Et même si mes yeux ne voyaient plus rien, ceux-ci pouvaient distinguer une silhouette au sol qui me dévisageait avec cet air qui semble vous dire : « J’ai une petite idée de ce que tu cherches et mon museau me dit que d’ici quelques minutes, tu vas vouloir m’étriper ». Cette silhouette, c’était bien entendu Billy le Chien, ce monstre qui engloutirait la planète si sa mâchoire était assez grande pour le faire.

Pendant les semaines qui ont suivi, j’arrivais quand même à utiliser ce qu’il restait de mes lunettes en les faisant tenir en équilibre sur mon nez, puis par un beau matin d’hiver précoce, Billy était parvenu à les retrouver pour leur donner leur coup de mort.

C’est peu après que mon amoureuse m’ait commandé une nouvelle paire de lunettes que j’ai peut-être compris pourquoi Billy était si obsédé par mes lunettes.

Qui sait, peut-être qu’il rêvait de devenir chien guide pour les personnes aveugles ?

Qu’il en profite, car d’ici une semaine ou deux, je prévois que les profits d’Advil chuteront drastiquement.