Une sévère prosopagnosie

CHRONIQUE / Quand j'étais enfant, mon père m'amenait souvent me balader avec lui à la Plaza d'Alma.
Je m'en souviens plutôt bien pour trois raisons, la première étant que j'avais toujours le droit d'aller jouer quelques parties à la petite arcade qui était située dans le secteur où trône désormais le Dollarama. Sinon, j'ai aussi souvenir que chaque fois, nous bifurquions quelques minutes à la Casbah pour aller voir ses chums et il y avait toujours une des amies de mon père qui me payait une liqueur.
Mais la raison pour laquelle ce souvenir est à jamais impérissable, c'est que chaque promenade à la Plaza d'Alma nous prenait une éternité. Nous n'avions même pas le temps de faire trois pas que déjà, un autre individu venait jaser avec mon père et aussitôt que ça se terminait enfin, deux ou trois pas plus tard, ça recommençait.
Or, ce qui me fascinait le plus dans tout ça, c'est que mon père faisait cette drôle d'expression de surprise chaque fois qu'une nouvelle personne lui adressait la parole. Ainsi, ce n'est que quelques années plus tard que j'ai compris pourquoi.
Car voyez-vous, je crois qu'il est atteint du même trouble que moi. 
Maintenant, le mot est peut-être terrifiant comme ça, mais rassurez-vous, c'est bien moins pire que ça en a l'air. Alors voilà, ça s'appelle la prosopagnosie.
En d'autres mots, j'éprouve une difficulté hors du commun à mémoriser les nouveaux visages. Et là, qu'on se comprenne bien, ce n'est pas du tout parce que je me fous des nouveaux visages. C'est seulement que ça n'enregistre pas du premier coup. 
Ainsi, je peux très bien passer une soirée complète à avoir des discussions passionnantes avec vous, mais le lendemain, il est fort probable que je ne sois aucunement en mesure de vous reconnaître si je vous croise dans la rue. Ajoutez à ça une myopie qui dégénère depuis des années à cause de ma négligence et vous obtenez alors le parfait cocktail afin de remporter le prix du gars le plus snob en ville, et ce, bien malgré moi.
Mais ce qui est le plus frustrant, c'est que même si je n'ai aucun souvenir de votre visage, je me rappelle absolument de vous.
Pour ajouter au côté insolite de ce trouble, ma mémoire des visages a aussi une date d'expiration. Du coup, si je passe quelques années sans vous revoir, je peux très bien ne plus être en mesure de vous reconnaître, et ce, même si j'ai passé des mois et des mois à vous côtoyer. 
À titre d'exemple, j'ai fait la connaissance de mon ami Steeve Z à deux reprises dans ma vie. On s'est connu dans la jeune vingtaine et après s'être perdus de vue pendant quelques années, j'ai rencontré un type sympa avec qui j'aimais boire une bière quand l'occasion se présentait. Ce n'est qu'un an plus tard que j'ai réalisé que je connaissais déjà ce gars, car c'était le même Steeve que j'avais connu dix ans auparavant. Et là, je ne blague pas du tout.
Alors hop, la prochaine fois que vous me croiserez quelque part et que vous aurez envie de me piquer un brin de jasette, ne le prenez surtout pas mal si pendant les premières secondes, j'ai cet air ahuri de gars qui ne vous replace pas du tout. Si nous avons déjà échangé, je sais très bien qui vous êtes. Je ne me rappelle tout simplement pas de quoi vous avez l'air. 
Et d'ailleurs, je ne suis pas le seul à souffrir de ce trouble. Alors si vous faites partie de mon club d'amnésiques des visages, il n'y a vraiment pas de honte à en avertir votre entourage.
Car à la fin, mieux vaut être prosopagnosique que snob !