Un peu plus de vraie vie à la télé

Chronique / Ce soir-là, c’était une de ces rares fois où j’avais accepté la lourde mission de zapper pour la famille, et vous allez peut-être trouver ça idiot, mais c’est justement le genre de tâche qui me stresse au maximum. Je dis ça comme ça, mais chaque fois que je zappe dans l’espoir de trouver un truc qui plaira à toute la famille, ça me fait réaliser à quel point ça ne doit pas être évident d’être un chef d’État qui voudrait faire le bonheur de toute la population.

Alors hop, j’ai fait un Vladimir Poutine de moi et j’ai donc choisi un truc qui me plaisait en ignorant les soupirs de mon Charlot qui allait se trouver en terres très éloignées de ses YouTubeurs favoris, dont le talent spécial semble être de hurler non-stop en jouant à Minecraft.

Ici, je dis « terres très éloignées », mais je devrais plutôt qualifier cela de voyage interstellaire, car voyez-vous, mon choix s’était arrêté sur une vieille reprise d’Apostrophes qui réunissait des grands noms de la chanson française.

Vite comme ça, on pouvait trouver dans le studio Anne Sylvestre, Louis Chedid (le fils de la romancière Andrée Chedid et le père du chanteur Mathieu « M » Chedid), Guy Béart, Pierre Perret et l’intemporel Serge Gainsbourg. Et au beau milieu de tout ça, il y avait ce courageux Bernard Pivot qui arrivait à garder l’ordre parmi tout ce beau monde.

Alors pendant une heure de télé, je me suis laissé bercer par les mélodies et les mots de ces auteurs-compositeurs-interprètes, qui y allaient d’interprétations de leurs titres ayant comme thème la littérature.

Là, si j’étais à votre place et que je lisais ça, je me dirais : « Ce gars se tape des trucs vraiment prétentieux », mais je vous assure que ça ne l’était pas du tout. Fallait voir Yves Duteil interpréter avec fougue La langue de chez nous. Je sais bien que cette chanson, c’est comme boire du fromage fondant, mais bordel qu’elle me tire les larmes des yeux de par sa beauté. Et pour l’info, j’ai fait le test, et ça ne fonctionne pas avec les gamins. Du moins, pas avec le mien.

Et puis juste quand je me disais que c’était de la sacrée bonne télé, il y a ce bon vieux Gainsbourg qui est arrivé au piano. Le gars avait gravement picolé, et dès son entrée sur le plateau, ç’a commencé à chauffer.

Alors que Pivot venait tout juste de gonfler l’ego de tout le monde au cours des minutes précédentes, en soulignant leur talent à manier les mots, la poésie et les mélodies, voilà que Gainsbourg détruisait tout ça d’un seul coup, en répétant à qui veut bien l’entendre qu’à son avis, la chanson est un art mineur.

S’ensuit alors un échange plutôt musclé entre lui et Béart, tout ça bonifié d’une prestation à la limite du supportable d’un Gainsbourg définitivement trop beurré qui tente tant bien que mal de lire ses paroles, qu’il a notées sur trois feuilles de papier.

Une fois l’émission terminée, j’ai zappé par réflexe à Radio-Canada, question d’entreprendre un nouveau tour des chaînes, et puis, c’était l’émission En direct de l’univers.

Maintenant, je ne sais pas ce que ça donne comme impression de se lancer dans le vide intersidéral, mais je suis prêt à gager que ça ressemble au feeling que j’ai alors ressenti.

Tout d’un coup, tout me semblait si artificiel. 

Pourtant, à la base, c’était pratiquement le même programme qu’on nous proposait. On faisait honneur à la chanson, mais c’était comme si cette fois-ci, on n’y était pas. Ce n’était pas le monde dans lequel nous vivons qui nous était présenté, mais une réalité alternative où tout le monde est sur son 36 et où chacun faisait ce qu’on avait soigneusement mis en scène. 

Et là, n’allez pas croire que je suis contre ça, mais ça m’a seulement fait réaliser qu’un peu de spontanéité et de sobriété, ça pouvait aussi donner de la bonne télé.

Mais bon, j’imagine que si on présentait ce point de vue à un producteur de télé, il dirait : « Oui, mais pour ça, il y a maintenant le Web ». 

Yep. C’est pas faux. Mais n’empêche que si on troquait un peu de paillettes et quelques chorégraphies ici et là à la télé pour un peu plus de vraie vie, je crois qu’on pourrait tous survivre à ça, non ?