Un ami pour la vie

CHRONIQUE / Je venais tout juste d’aller marcher une bonne heure dans le froid glacial quand Billy le chien s’est installé devant la porte d’entrée. Il était là à me fixer avec ses yeux noirs, et je pouvais pratiquement l’entendre me dire: « Allez, mon pote! On va dehors ensemble tous les deux! »

J’ai tenté de résister pendant quelques secondes, mais pour vous dire vrai, voilà qu’en compilant dans ma tête toutes les bonnes raisons pour ne pas y aller, je me suis rendu compte qu’il n’y avait tout simplement rien à compiler. En fait, le seul argument valable qui me venait en tête, c’était qu’il faisait vraiment froid, mais comme j’arrivais de passer une heure à l’extérieur, ça tenait plus ou moins la route.

On est donc sortis tous les deux à l’extérieur et, pendant une trentaine de minutes, on a joué au jeu où je fais un geste brusque qui laisse croire que je vais courir et là, Billy fait trois ou quatre aller-retour à la course, puis je refais un geste brusque, et ça repart de plus belle.

Lorsqu’on est retournés à l’intérieur, Billy s’est blotti contre moi et, pendant que je lui disais avec tendresse à quel point il était un bon chien et qu’il serait mon pote pour la vie, mes yeux se sont soudainement remplis d’eau.

Peut-être me trouverez-vous macabre ou mélodramatique, mais dans ces moments-là, je repense souvent à cet article que j’avais lu quelques mois auparavant dans lequel un vétérinaire confiait que le plus difficile dans son boulot, c’était de voir tous ces animaux qu’on euthanasiait et qui cherchaient désespérément le regard de leur maître avant de rendre leur dernier souffle, parce que trop souvent, les maîtres, ils préfèrent ne pas assister au moment fatidique.

Je me souviens qu’après avoir lu ce papier, j’avais dû essuyer les bulles d’eau qui s’étaient formées dans mes yeux et, fouillez-moi pourquoi, même si j’étais seul dans mon bureau, j’avais dit à voix haute: « Je serai là moi. »

Alors hop, tandis que je caressais le bon Billy, j’ai pensé: « Le jour où je devrai lui dire adieu, j’imagine que ça ressemblera à ça. »

Après ça, j’en suis venu à me dire qu’au fond, c’était peut-être ça l’amour: une longue répétition où on s’exerce à se dire adieu un jour ou l’autre.

Maintenant, je dois vous avouer que le lendemain matin, toutes ces belles émotions ont rapidement fait place à de l’amertume lorsque mon amoureuse m’a appris que Billy avait littéralement massacré mes bottes d’hiver. D’ailleurs, c’est quand même dommage que Billy ne prenne pas part à une compétition internationale de destruction de bottes d’hiver, car il en est quand même rendu à sa deuxième paire, alors que l’hiver ne tire même pas à sa fin, ce qui le placerait probablement en tête de classement.

Dans les heures qui ont suivi le massacre des bottes, je me suis amusé à évaluer combien Billy me coûterait en paires de bottes s’il continuait à ce rythme-là et j’en suis rapidement venu à la conclusion qu’il serait certainement plus rentable d’investir dans le dressage. Ça adonnait plutôt bien, car mon amoureuse avait déjà entrepris des démarches avec une spécialiste en la matière, et voilà que celle-ci nous annonçait qu’elle serait bientôt disponible.

Billy a déjà deux «cours de chien» derrière la cravate et force m’est d’avouer que le pauvre bougre travaille vraiment fort.

En tout cas, ça se voit dans ses yeux, qu’il fait vraiment son maximum. Dans ces instants-là, j’imagine ce qui peut bien se passer dans sa tête et je me dis que ça doit faire des sons d’engrenage, comme lorsqu’on zoome intensément à l’intérieur d’une vieille montre.

Il faut quand même savoir que chaque fois qu’il finit par comprendre quelque chose, il y a un peu de nous aussi dans ces petites victoires, car on doit investir un peu de notre patience dans tout ça.

Mais bon, on revient à nouveau avec cette idée comme quoi l’amour, c’est une répétition.

Enfin, il faut croire que ça ne sera pas demain la veille que Billy obtiendra son diplôme de chien, car pendant que je vous écrivais ces lignes, fouillez-moi comment il a fait, mais il a trouvé le moyen de bouffer une chaise de la cuisine.