Sur la route d’Alexis

CHRONIQUE / Ce jour-là, j’étais allé acheter des petits cahiers Canada et une boîte de stylos.

Pour vous dire vrai, je trouve toujours ça grisant comme achat, car ça me donne l’impression que tout est soudainement possible. Il y a tous ces stylos qui n’attendent qu’à servir et tous ces cahiers vides qui hébergeront bientôt tous ces débuts ratés de chansons ou de poèmes.

Et puis hop, quelques jours plus tard, je me surprends à fouiller chaque recoin de la maison dans l’espoir de retrouver l’un de ces satanés cahiers et, chaque fois, ils disparaissent tous sauf un spécimen qui, à défaut d’avoir accueilli des moments d’inspiration, ne contient que des notes incompréhensibles du genre « pain, carottes » et « rappeler le gars de cet après-midi ».

Pour ce qui est des stylos, ça ne dure jamais très longtemps non plus. Généralement, je me rends compte qu’ils sont tous disparus alors que je dois prendre un truc en note et, toutes les fois, je finis par me raconter la même remarque redondante : « Quelle ironie de ne pas être foutu de trouver un crayon dans la maison d’un gars qui gagne sa vie en écrivant ». J’étais donc en train d’anticiper tout ça pendant que j’attendais à la caisse avec mes cahiers et mes stylos quand un type s’est présenté au comptoir pour venir récupérer des trucs qu’il avait fait imprimer. C’est lorsqu’il a commencé à vérifier sa commande que j’ai compris qui était le gars : « Bordel. C’est le fils de Gilles Duceppe », que je me suis dit.

Il y avait tout ce matériel de campagne électorale devant lui et pour vous dire vrai, il y avait quelque chose de sacrément magique à assister à ce moment d’apparence pourtant si banale. Là au comptoir du Bureau en gros, voilà que j’assistais aux balbutiements d’une campagne qui allait finalement se révéler triomphante.

Quelques jours plus tard, alors que je regardais pour des bouquins avec Charlot à la librairie, voilà que je croise à nouveau le candidat bloquiste qui semblait être, cette fois-ci, en compagnie de sa famille. J’étais en train de fouiller dans les livres de science-fiction quand j’ai entendu Alexis Brunelle-Duceppe demander à un des employés s’il pouvait prendre une photo sur place, étant donné qu’il s’agissait de la journée où on invite tout le monde à acheter un livre québécois.

Tout le monde dans la famille a donc pris le temps de choisir un livre, puis hop, clic-kodak, la photo était prise. Honte à moi, car pour ma part, j’ai acheté un roman américain ce jour-là.

Le soir même, alors que j’empruntais le même trajet que je parcours fidèlement chaque soir, j’ai remarqué qu’une maison qui se trouvait sur mon chemin avait été décorée avec des affiches électorales du candidat bloquiste. Et puis dans la cour, il y avait une voiture à l’effigie d’Alexis Brunelle-Duceppe. Le Columbo en moi a rapidement déduit que je passais devant sa maison.

Presque chaque soir, c’était d’ailleurs une des seules maisons où on pouvait voir que ça grouillait. En passant devant, j’entendais souvent des gens discuter avec passion à l’extérieur et pour vous dire vrai, j’enviais joyeusement la frénésie qui semblait les animer.

Et puis hop, le dimanche soir, la veille des élections, même si on n’avait aucune idée de ce qui se tramait dans cette maison, il suffisait de tendre l’oreille en passant devant celle-ci pour se douter que quelque chose d’immense s’y préparait. Même avec mes écouteurs sur les oreilles, qui diffusaient à pleine intensité une douce chanson de GG Allin, je pouvais entendre les puissants rires de joie et de satisfaction qui émanaient de la maison.

J’ignore si on pouvait entendre les mêmes rires dans les maisons des autres candidats ce soir-là, mais s’il y a une chose dont je suis certain, c’est qu’on ne peut même pas imaginer tous les efforts qui sont déployés par chacune des personnes qui tentent leur chance en politique.

Oui, la job est payante et elle comporte une tonne d’avantages, mais quand l’entrevue dure plus d’un mois et que le comité qui décide de vous embaucher, c’est la population, j’ai tendance à croire que ceux et celles qui font le grand plongeon sont animés par quelque chose de beaucoup plus grand qu’une bonne job.