«Sua sauce» de chialage

Il y a quelques années de cela encore, j’étais un maudit bon chialeux.

Je me souviens que chaque matin en lisant mon journal, j’avais le « chialoïde » (un muscle à l’intérieur du cerveau qui est grandement sollicité chaque fois que vous vous choquez à propos d’un sujet) tellement développé que si on me l’avait demandé, j’aurais pu partir sur une série interminable de montées de lait jusqu’au coucher du soleil.

Je vous le dis, j’étais littéralement « sua sauce » du chialage. En d’autres mots, j’étais l’équivalent du gars au gym qui sent les stéroïdes tellement qu’il en prend, sauf que moi, au lieu de lever des poids, j’élevais la voix et je partais sur un sujet qui m’enrageait.

Une nouvelle sur une décision du gouvernement ? Et je partais pendant 10 minutes, expliquant pourquoi ça n’avait « don’ pas de sens ».

Et puis hop, si j’avais le malheur de voir passer un truc à propos du show-business ou du dernier scandale de la semaine, je pouvais repartir encore pour 20 minutes à m’écouter sortir des arguments pas si solides que ça.

Puis, les blogues ont fait leur apparition, et un jour, j’ai réalisé que la polémique, non seulement ça créait de l’action, mais en plus, ça attirait l’attention de plusieurs personnes qui, jusque-là, n’avaient jamais montré le moindre signe d’intérêt quant aux réflexions que je partageais.

D’ailleurs, c’était plutôt insidieux, car c’est là le genre de choses qu’on réalise inconsciemment, mais qui nous amène toutefois à poser des gestes pourtant conscients.

Au fil du temps, ma plume a fini par susciter l’intérêt d’un média qui m’avait offert un blogue qui était hébergé sur leur site officiel. Pour le jeune aspirant chroniqueur que j’étais, c’était alors ce qu’on pouvait appeler la consécration. 

Chaque jour, je scrutais les moindres nouvelles dans l’actualité à la recherche d’un sujet qui me donnerait le jus nécessaire afin de pondre un texte incendiaire qui attirerait le lectorat et causerait ainsi un grand choc d’idées, et tout ça, pour mon propre intérêt, car qui dit chroniqueur polémiste, dit chroniqueur prometteur.

Ç’a plutôt bien fonctionné pendant quelques semaines jusqu’à ce qu’un jour, où un lecteur m’a laissé un commentaire qui allait changer bien des choses. Ici, vous me pardonnerez de le paraphraser, mais grosso modo, l’internaute me faisait savoir qu’il était bien navré de voir un jeune esprit à la bonne plume (c’est pas moi qui ai dit ça, je vous jure que c’est lui) verser dans la démagogie.

L’instant d’après, je fouillais dans le dictionnaire (pour les jeunes lecteurs, c’est une vieille façon raffinée de dire qu’on a googlé quelque chose) afin de découvrir le sens exact du mot « démagogie », et puis, j’étais alors traversé par un double choc électrique.

Le premier choc, c’était évidemment de reconnaître ma façon de faire dans cette définition. Pour vous dire vrai, ça m’avait donné la même impression que cette fois où j’avais pris ma douche à l’hôtel et qu’il y avait ce grand miroir dans la salle de bain. J’avais été surpris par mon propre reflet, et comme je n’avais pas anticipé de me voir, je ne m’étais pas rentré la bedaine, et ça m’avait fait réaliser que j’allais devoir m’y mettre.

C’était le même genre de frayeur qui m’avait habité, car ce que je voyais ne correspondait pas à la perception que je souhaitais que les autres aient de moi.

Quant au deuxième choc, il était intimement lié au premier choc, car qui sommes-nous pour marteler notre vision du monde si on doit googler la définition de démagogie ?

Je m’en veux sincèrement de ne pas avoir mémorisé le nom de l’internaute qui m’avait dit cela, car cet homme est responsable, dans une certaine mesure, du chroniqueur que je suis devenu ensuite. 

Aujourd’hui, mon « chialoïde » est sclérosé à un point tel que je devrais me contenter de participer aux Paralympiques de l’Opinion. Mais vous savez quoi ? Quand je vois les champions de l’opinion qui scorent jour après jour, je le sais qu’ils sont « sua sauce ».