Soirée entre vieux chums de gars

CHRONIQUE / Ce soir-là, ça faisait quelque chose comme 20 ans au moins qu’on ne s’était pas retrouvé toute la bande à boire une bière ensemble.

Il y avait eu cette fois où on s’était brièvement rencontré à la suite du décès de Richard, le père de Guillaume, mais sinon, il fallait remonter très loin jusqu’au vingtième siècle afin de retrouver la dernière fois où toute la bande avait été réunie. Et puis hop, il aura fallu que survienne le décès du père de Fred pour qu’on se revoit à nouveau, tous ensemble.

C’était quand même fou de retrouver mes amis avec qui j’avais passé la plus grande partie de mon adolescence, car le temps d’une soirée, c’était comme si le temps s’était arrêté et qu’on avait tous 15 ans à nouveau.

On a donc sifflé quelques bières en se rappelant les bons et les moins glorieux souvenirs de l’époque, mais ce qui m’a le plus frappé, ç’a été de réaliser à quel point j’avais été chanceux de grandir auprès de cette bande. J’irais même jusqu’à dire que l’adolescent que j’étais alors n’aurait probablement pas survécu sans leur présence.

C’est avec eux que j’ai appris à jouer de la musique. Que j’ai bu mes premières bières. Que j’ai passé mes premières soirées à essayer le tabac de course. Que j’ai écouté tous les épisodes de la vieille série télévisée Batman. Que j’ai tourné nos premiers courts métrages. Que j’ai traversé mes premières peines d’amour. Et bien d’autres trucs que je préfère garder pour nous…

Après quelques heures où le temps semblait s’être figé, on a dû quitter le Bistrot du Lac et pratiquement tout le monde a décidé de retourner à la maison. Il ne restait plus que Simon-Pierre, Bruno et moi.

On s’est donc rendu au Café du Clocher et alors qu’on déambulait dans les rues désertes du centre-ville d’Alma, je ne sais plus trop comment on en est arrivé là, mais comme Bruno est un spécialiste de la politique internationale, je crois que j’ai fini par le cuisiner à propos de ce qui le préoccupait le plus quant à l’état actuel de notre monde.

Je me souviens lui avoir tout d’abord confié que j’avais eu la trouille lors de l’épisode de tension nucléaire entre les États-Unis et la Corée du Nord et ça avait bien fait rigoler Bruno qui m’avait dit un truc du genre : « Il me semble que c’était évident qu’il s’agissait plus d’une pièce de théâtre que de menaces à prendre au sérieux. »

D’ailleurs, je vais vous avouer que pour une fois dans ma vie, ça m’a presque soulagé de m’être senti un peu con.

Mais ce soulagement n’a pas été d’une très longue durée, car l’instant d’après, Bruno me disait avec le plus sérieux du monde : « S’il y a deux défis majeurs auxquels nous serons confrontés dans un futur proche, ce sera la fin de la démocratie et les changements climatiques ».

Bordel. Tu parles d’un programme à donner le goût d’avaler une pinte de cyanure.

Maintenant, je vais vous avouer que vous êtes plutôt chanceux, car l’alcool a fait en sorte que je n’ai pas pu tout retenir de notre discussion, mais il y a quand même un truc dans tout ça qui m’est resté en tête et grosso modo, c’était que les études jugées comme étant « alarmistes » qu’on voit régulièrement passer dans les médias seraient « allégées » afin de ne pas être jugées comme étant « trop alarmistes ».

En d’autres mots, l’humanité serait encore plus dans la merde que ce qu’on ne veut déjà pas croire.

Je dois avouer qu’une fois que j’ai assimilé cette information, je suis entré en mode « Barman, tu pourrais nous servir une tournée de shooters question que je me ferme le cerveau ? ».

Dehors, il neigeait de gros flocons et j’avais cette impression d’être dans un décor de télé qui masquait tout un monde en pleine dévastation.

Puis, alors que Bruno quittait, j’ai blagué en le remerciant de m’avoir solidement miné le moral et c’est là qu’il m’a dit quelque chose comme : « Je sais que ça va te sembler vain, mais il faut malgré tout garder espoir. Il nous reste au moins ça. »

J’ai voulu terminer ma bière en repensant à tout ça et puis il y a ce type solidement éméché qui s’est installé à côté de moi. Il a essayé de me dire un truc, mais j’ai rien compris.

La vie qui continue, quoi.