Rendez-vous chez le ramancheur

CHRONIQUE / Ç’a commencé un matin après que je sois sorti du lit. Je venais de passer en bobettes devant le miroir de la chambre à coucher quand j’ai décidé de pivoter sur le côté afin de m’assurer que je n’avais pas trop pris de bedaine dans les derniers jours. C’est à ce moment que j’ai remarqué que j’allais probablement passer les prochains jours avec une espèce de torticolis.

Or, au fil des heures qui ont suivi, la douleur s’est répandue jusqu’à mon épaule droite et puis hop !, à la fin de l’après-midi, j’en étais rendu à déplacer mon torse et ma tête d’un seul bloc, un peu comme un robot.

J’ai enduré ça pendant une bonne semaine et puis voilà que ce week-end, quand mon beau-frère Joël m’a vu arriver, il a tout de suite remarqué que j’étais « tout teurt ».

La légende raconte que Joël a un don pour défaire les « nœuds », ou si vous préférez, les points de douleur qui finissent par se former quand on a un muscle ou des nerfs déplacés.

C’est donc à mon grand soulagement que Joël a commencé à m’inspecter le dos, puis après avoir constaté l’état des lieux, il m’a expliqué à quoi ressemblerait la suite : « Là le beauf, t’as le dos rempli de nœuds mon chum. Je suis peut-être bien bon pour les défaire, mais ça, c’est un cas de voisin. »

J’ai compris par la suite qu’un « cas de voisin », c’était un cas qui exigeait un traitement-choc et le traitement-choc en question, c’était le voisin de Joël. « Ce gars-là, tu vas voir, il fait des miracles. Tu vas voir, c’est pas doux son affaire pis un moment donné, tu te demandes presque si tu es en train de te faire crisser une volée, mais tu vas voir le beauf, tu vas être comme neuf après ça. »

Il faut savoir que Joël, c’est un grand gaillard de six pieds et je ne sais plus combien de pouces, mais en plus, il est bâti comme une armoire à glace. En partant de ce principe, vous devinerez que lorsque mon beau-frère Joël m’a dit que j’en viendrais à me demander si je suis « en train de me faire crisser une volée », j’ai pensé secrètement : « Donc moi avec mon squelette de poulet pop-corn, je me demanderai si je suis en train de me faire tuer. »

Et je n’avais pas tort pour vous dire vrai.

Quand je suis arrivé chez le voisin de Joël, le gars était en train de griller une clope dehors. « Ah ! C’est toi le beau-frère de Joël. J’te connais toi. » Je lui ai dit mon nom et après, il m’a demandé si je venais des Martel de Saint-André, chose à laquelle j’ai répondu oui, tout en précisant que mon père, c’était Jici. « Ah ! Ben Jici, ben c’est sûr que je le connais ton père. »

En ce qui me concerne, chaque fois que des personnes me disent qu’elles connaissent bien Jici, c’est un peu comme si je leur avais dit que mon père était un des Rolling Stones. Ils disent généralement « Jici » à voix haute et j’ignore ce qui se passe alors dans leur regard, mais ils semblent toujours se rappeler de bons moments. Tant mieux.

Puis, 3 minutes plus tard, j’étais couché à plat ventre sur le plancher du « ramancheur » et fouillez-moi comment il a fait, mais le gars a directement placé son doigt sur le muscle qui me faisait souffrir sans même que je lui aie dit quoi que ce soit.

Après ça, c’est allé très vite. Le gars rigolait pendant qu’il me débloquait une infinité de nœuds partout dans le dos et c’était comme s’il lisait le CV des accidents idiots qui m’étaient arrivés dans la vie. Ça faisait très mal, mais curieusement, ça faisait du bien aussi.

Puis, quand j’ai compris que le « ramancheur » me « twisterait » le cou pour me replacer un truc, je me suis souvenu que mon père m’avait parlé de lui quelques semaines auparavant : « Ce gars-là était le meilleur chum de mon cousin. Ils avaient fait l’armée tous les deux et fallait surtout pas chercher le trouble avec eux quand tu les croisais au bar. » J’ai donc demandé au « ramancheur » : « Dites, vous avez pas fait l’armée vous ? ». Il m’a répondu que oui et alors que je me confirmais que c’était bien le gars avec qui il ne fallait pas s’attirer d’ennuis, ça fait comme un « crouic ».

Je devrais en avoir pour quelques jours avant que tout se replace. Faut parfois souffrir pour être bien, comme on dit.